Perte de sens, perte de repère, perte de soi.
La perte de l’emploi suite à un changement de l’état de santé est une épreuve en soi. Apprendre à composer avec ses nouvelles limitations, physiques et mentales, financières, sociales, fait partie du lot de chaque handicapé. De sorte que, non content de devoir se voir refuser l’accès à un emploi, la punition pousse jusqu’au rétrécissement du tissu social. On voit souvent le terme de « double peine » concernant le handicap invisible. Ce n’est pas faux, mais tristement inexact. Les peines s’accumulent au fil du temps et font de nous de véritables experts en exclusion. (...)
« J’ai perdu mon emploi suite à une douleur brutale et vive, insoutenable. Un matin, alors que je travaillais à mon bureau, je sentais que mon dos avait décidé de ne pas suivre la cadence. J’étais déjà en RQTH suite à un accident de travail 14 ans plus tôt et depuis, mon dos me rappelait sans cesse à lui par des douleurs chroniques. Comme ce matin là. (...)
Allongé et immobile, terrifié de faire le moindre mouvement, je prends conscience de la situation. Je viens de troubler le quotidien de mon entreprise. Je revois le visage de mon collègue, des gars de l’atelier que j’ai traversé en civière, hurlant de douleur. J’ai la nette impression d’avoir perdu. La morphine agit lentement. Je n’ai pas réussi à tenir à distance mon handicap de mon monde du travail.
Ça fait 5 ans maintenant.
Passons sur les déboires administratifs, divers et variés de cette période, qui feront sans doute l’objet de plusieurs autres articles.
Entre-temps, après les 2 années légales d’arrêt, j’ai été mis en invalidité catégorie 2. Ce qui signifie que je ne suis plus en capacité physique d’accéder ni de garder un emploi me permettant de subvenir à mes besoins, et que la CPAM estime que je suis invalide à au moins 66%. Bon, cette annonce m’a soulagé d’un côté du fait de ne pas me retrouver sans revenu, mais aussi je me suis dit : « je ne suis plus qu’un tiers d’une personne ».
Oui. A ce moment-là, un soutien psychologique aurait sûrement été bénéfique. Encore faut-il en avoir conscience, et étant d’une nature assez résiliente, je ne laisse pas transparaître mes faiblesses à mes proches. (...)
La perte de mon autonomie physique et financière. La perte de ce qui me donnait une place dans la société et qui me définissait. La perte de ce que je voulais gagner en surmontant 10 années de rue et de toxicomanie.
De nouveau marginalisé, je déplore jours après jours le manque d’empathie de notre époque. Alors pour faire face à cette perte de soi, de moi, j’ai décidé de me donner un sens. En « me » partageant, afin que la lecture de mes mots puissent en donner un à toi aussi si tu en as besoin.
En me donnant une place ici, avec l’espoir d’influer bénéfiquement, je me proclame légitime. Légitime d’être, de faire et de donner. D’aider et d’être aidé. De soutenir et d’être soutenu. Et enfin, légitime de semer les graines de l’espoir pour tous les marginalisés de notre époque.