Cela fait des mois maintenant que, tous les samedis, le rendez-vous est à 15 h30, place des petits bancs. Certains sont toujours présents. Chaque samedi, sans faute. Il me font l’effet d’une digue. Un peu partout en France, depuis des mois, se tiennent des manifestations de soutien à Gaza. Le texte qui suit a voulu en prolonger l’écho, puisqu’il faut encore pour les Palestiniens marcher, parler, écrire.
La Rochelle-Gaza
Le rendez-vous est à 15 h 30 place des petits bancs. Nous nous regroupons autour du monument en hommage à Eugène Fromentin. L’artiste est représenté en buste : visage sévère et regard intense, fixé au loin, le regard d’un observateur. Tout le mouvement est concentré dans la statue équestre qu’il surplombe. Le cheval est cabré, l’ Arabe qui le monte brandit un fusil, dans un geste dont on se demande s’il est un salut ou une menace. C’est un cavalier de fantasia comme Fromentin en a représenté au retour d’un de ses voyages en Algérie. Sa peinture se nourrit de cet Orient que les artistes d’alors découvrent et aussi bien configurent dans leurs oeuvres. L’Algérie — et surtout le Sahara — l’éblouit. Mais dans ses écrits, il rapporte aussi les derniers soubresauts de la conquête et la résistance acharnée des Arabes. Lorsqu’il passe à Sidi Aissa où s’entassent des corps mal enterrés, la ville sent encore la mort ; de retour à Blida, la ville des roses, après quelques années, il constate que l’occupation l’a enlaidie "comme une mauresque, autrefois belle, qui se retrouve affublée d’habits français de mauvais goût".
Nous restons là un moment groupés sur la place. Nous déployons les drapeaux palestiniens. Un militant fait le point, donne le nombre de tués, il s’accroît chaque semaine, même depuis le cessez-le-feu. Les morts faute de soins ou de faim n’entrent pas dans ce compte. Il parle aussi d’oliviers qu’on arrache, de puits qu’on bouche, d’herbicide répandu aux frontières pour que rien n’y repousse. Il dit ce qu’on ne dit pas ailleurs, pas dans les journaux, pas dans les médias, pas dans les conversations qui s’en nourrissent.
Cela fait des mois maintenant que, tous les samedis, le rendez-vous est à 15 h30, place des petits bancs. Certains sont toujours présents. Chaque samedi, sans faute. Il me font l’effet d’une digue. Leur obstination pose un autre temps que celui où fulgurent les nouvelles, un temps où la mémoire peut se tenir, où l’indignation est plus lente à s’éroder. (...)
Il y aussi parfois un sentiment d’impuissance. Malgré les marches, les rassemblements un peu partout en France aucune vraie condamnation n’est prononcée, aucune sanction n’est prise, aucune aide apportée. Depuis de mois, nous défilons dans l’indifférence. Mais le découragement est sans doute une faute. Au nord de Gaza, la famine est voulue, organisée par l’occupant. Pour ne pas disparaître, les habitants ont réappris à cueillir le khubizeh, la mauve sauvage qui pousse encore dans les décombres et que cette terre leur offre pour qu’ils puissent s’y tenir et y durer. Le khubizeh, est l’antidote au renoncement, une simple pour résister à une armée, le pari qu’il y a aussi de la force dans ce qui, même minime, insiste. (...)
Il faut bien que quelqu’un remette les mots à leur place, c’est pourquoi nous crions : ce n’est pas une guerre, c’est un génocide ! Il faut bien nommer les choses par leur nom, alors nous le martelons : résister est un droit , occuper est un crime !
Le cortège se dirige ensuite vers le port. Nous longeons sur le quai les terrasses des cafés où il y a, même en hiver, beaucoup de monde attablé. On a de là une vue sur les tours qui invite à s’y arrêter. Le mégaphone trouble cette quiétude. Nous crions : nous sommes tous des enfants de Gaza, des enfants du Liban, des enfants de Syrie ! Nous crions, pourtant nous ne connaissons rien de leur souffrance, nous ne pouvons qu’imaginer la peur, le bruit incessant des avions, les maisons en ruines, nous pouvons peut-être imaginer la perte d’un enfant, mais nous ne pouvons imaginer perdre tous ses enfants, nous ne pouvons imaginer tout perdre.
Nous marchons, nous martelons : Médias, médias, dites la vérité ! Nos tracts portent la liste des enseignes qui, ici, en France soutiennent l’armée israélienne. Nous crions, nous demandons : Génocide à Gaza, Europe où es-tu ? France, que fais-tu ? Sur cette question nous nous arrêtons ; nous faisons corps comme pour aller contre le vent. (...)
Nous rejoignons finalement le coeur de ville par la rue Saint-Sauveur. C’est une rue étroite et très passante que les touristes empruntent forcément. Certains sympathisent, scandent avec nous : Free Palestine ! D’autres se détournent à notre approche et se serrent devant la maison à colombages qui depuis le moyen âge fait l’angle de la rue. (...)
Nous marchons, nous martelons : Apartheid, déportation, occupation, la Palestine répond libération !
Nous marchons, et frôlons en marchant les ombres du passé et cela aussi nous pousse à marcher, la mémoire de leur courage et de leur fermeté mais tout autant la honte à nous transmise de tous les esclaves passés par ce port et la mauvaise conscience de ceux qui, au temps des rafles et des déportations, se sont trop mollement indignés.
C’est pourquoi nous marchons, nous martelons : Sans justice, pas de paix ! Sans justice, pas de paix ! (...)
Gaza n’est plus. Beaucoup de ses habitants étaient déjà des déplacés, des exilés dont on a pris la terre mais il ne leur sera pas donné de trouver dans ces ruines de quoi reprendre vie. À quelle maison, à quel objet couverts de cendre pourrait s’attacher un souvenir qui ne soit pas le souvenir d’une perte ? Où pourrait dans les décombres s’ancrer un désir, si ce n’est celui que tout cela — et peut-être même sa propre vie — prenne fin ?
Et ceci est un crime : que ceux qui ne connaissent de temps que celui de la nostalgie et de l’appréhension soient aussi privés de tout lieu où simplement être.
C’est pour cela, j’imagine, que tant de Gazaouis sont poètes, la langue est leur dernier refuge et leur force. Gaza, ville perdue, est désormais un nom, le nom de ce qu’il faut sauver ; car ce qu’ils perdent nous manquera à nous aussi.
Nous finissons la déambulation devant l’hôtel de ville, quelqu’un à notre approche crie : terroristes ! Un cercle se forme sur la place entre la statue de Jean Guiton, le maire qui résista au blocus de l’armée de Richelieu et la stèle en hommage à Léonce Vieljeux, cet autre maire qui refusa de hisser la croix gammée sur l’hôtel de ville. C’est le moment de lire un poème de Darwich. Un choeur chante, partie en hébreu, partie en arabe, le chant de la paix.
Des voitures passent en klaxonnant. C’est un mariage. Les invités nous saluent par la vitre ouverte.