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Le Grand Continent
La Russie dans la guerre sans fin : comprendre le grand récit de Poutine
#guerreenUkraine #Russie #Poutine
Article mis en ligne le 31 août 2025
dernière modification le 28 août 2025

Alors que le Kremlin déclare que « la guerre informationnelle avec l’Occident ne se terminera jamais », nous publions une enquête approfondie sur la face moins visibles des opérations d’influence russe à l’extérieur : le muselage méthodique d’une société par la censure et les discours officiel.

Un aller-retour en Alaska et une conférence de presse bien ficelée : le monde a eu droit à sa séquence diplomatique haletante — sans autre effet que celui de faire gagner du temps à Vladimir Poutine. (...)

Nous sommes sortis de la temporalité spectaculaire des pourparlers pour retomber dans celle d’une guerre longue, dont le versant militaire s’accompagne d’une transformation de fond de l’État russe, de ses capacités de nuisance, de contrôle et de répression. À l’intérieur des frontières de la Fédération, on n’ignore pas que la Russie s’efforce depuis longtemps de créer une sorte de réalité alternative qui semble avoir son efficacité idéologique malgré son caractère rudimentaire et grossier. De fait, la vision du monde proposée par Vladimir Poutine et les idéologues du régime présente un caractère contradictoire et caricatural. Même les objectifs de guerre de la Russie restent obscurs. (...)

En définitive, la crédibilité de cette « réalité alternative » importe peu.

Ce flou n’empêche pas la majorité des Russes de soutenir activement ou mollement la guerre en Ukraine, tant qu’ils ont le sentiment de la gagner ou de pouvoir le faire. Ces incohérences n’empêchent pas davantage le nationalisme d’exploser en Russie, puisque la majorité du pays déclare qu’elle préfère que son pays soit avant tout une « grande puissance, crainte et respectée », plutôt qu’une puissance de second rang avec un meilleur niveau de vie — ce qui est l’exact inverse de la tendance que montraient les sondages au cours des vingt années passées. Peut-être est-il donc temps de s’intéresser moins au « narratif du Kremlin » qu’à la manière dont il ancre concrètement dans les esprits une poignée de représentations du monde, peut-être vagues et détachées de la vie réelle, mais génératrices de croyances et d’action — ou d’inaction — bien réelles. (...)

La voix de Moscou

Lorsque l’on évoque la « désinformation russe », on a le plus souvent à l’esprit la manière dont les organes de propagande de la Russie contemporaine répandent à l’échelle planétaire des « fausses nouvelles de la guerre » ainsi que des informations erronées, délibérément tronquées ou déformées, sur l’état social, politique ou économique du pays et du monde en général.

La Russie multiplie de fait depuis une dizaine d’années les opérations de désinformation et de déstabilisation politique, tantôt en amont, tantôt au cœur même de ses opérations militaires. (...)

Depuis 2022, la Russie poursuit sur cette ligne, en jouant essentiellement sur les affects de la population européenne — surtout sur cet affect primordial qu’est la peur — en vue d’éroder le soutien militaire à l’Ukraine. Le procédé consiste à laisser planer le risque d’une Troisième Guerre mondiale avec la Russie tout en instillant l’idée que les responsables de l’Union européenne et des États-membres seraient prêts, par russophobie congénitale, militarisme débridé et atlantisme béat, à importer sur le continent une guerre lointaine qui ne le concerne en rien. Cette tactique suppose l’existence d’un point de bascule politique au-delà duquel il ne serait plus rentable électoralement de promouvoir le soutien à l’Ukraine — et donc l’existence d’une démocratie représentative fonctionnelle en Europe, ce qui reste à démontrer.

En Pologne, la population est ainsi la cible d’un flot permanent de propagande russe, mettant en scène des assassinats de faux soldats russes par l’armée ukrainienne ou des prisonniers ukrainiens psychologiquement détruits, appelant — sous la menace de leurs geôliers — leurs compatriotes à se rendre. Il s’agit surtout de laisser entendre aux Polonais que leur propre sécurité est en jeu et qu’ils doivent à tout prix résister aux appels des va-t-en-guerre européens prêts à les envoyer mourir au front. Une rhétorique anti-ukrainienne du même ordre est désormais en usage en Hongrie, où Viktor Orbán veut faire croire à la population que voter pour lui, c’est voter contre l’Europe, une Europe qui rêve de plonger le continent dans la guerre. En somme, voter Orbán, ce serait voter pour la paix. (...)

On le sait : l’un des traits remarquables de la guerre informationnelle russe est sa capacité à adapter son discours et ses pratiques aux différents espaces visés.

En direction de ce qu’elle appelle le « Sud global » — de Cuba au Mali en passant par la Centrafrique, la Syrie et le Venezuela — la propagande russe exploite le filon anti-impérial, dont elle maîtrise toute la rhétorique depuis la Guerre froide et dont les conséquences géopolitiques sont déroulées à longueur d’antenne sur la chaîne « TV BRICS ». Là où elle est en mesure de le faire, la Russie s’appuie sur d’autres réseaux, à commencer par ceux de l’Église orthodoxe, comme c’est notamment le cas en Serbie. Le Kremlin s’efforce en parallèle de peser dans les processus électoraux et législatifs des pays de l’ex-espace soviétique, comme on l’a vu en Roumanie, en Moldavie ou en Serbie, mais aussi en Géorgie et au Kirghizstan qui ont adopté une loi relative aux « agents de l’étranger » calquée sur le modèle russe.

Les ingérences russes en matière électorale ne se limitent cependant pas à son espace proche. En juillet 2024, un rapport de la Direction du Renseignement national des États-Unis désignait la Russie comme « la principale menace pesant sur les élections » présidentielles à venir.

Enfin, la Russie a su construire des relais médiatiques suffisamment efficaces pour que Russia Today ait pu passer auprès de certains intellectuels et militants européens pour un support de « pensée critique ». (...)

On assigne d’ordinaire à cette politique russe l’appellation de « guerre hybride » — une guerre que l’on ne conduirait pas seulement sur le terrain militaire mais dans toutes les dimensions possibles de l’existence, en mobilisant l’intégralité des moyens disponibles. (...)

Surtout, dans le discours stratégique russe, la « guerre hybride » désigne une opération dont la Russie serait victime, et non responsable.

Le régime russe perçoit son territoire numérique et informationnel comme une forteresse assiégée. (...)

À l’inverse, lorsque les théoriciens russes devisent de leur propre stratégie, le terme privilégié est celui de « guerre de nouvelle génération » (...)

Désinformation à l’extérieur, isolement cognitif à l’intérieur

Les autorités russes entretiennent donc des relations pour le moins intenses avec une grande partie des citoyens de la planète, mais dans un cadre bien particulier : celui de contacts à sens unique avec l’extérieur, qui prennent de plus en plus exclusivement la forme de campagnes de désinformation.

À l’inverse, le Kremlin met désormais tout en œuvre pour que les citoyens russes eux-mêmes évoluent dans un espace informationnel toujours plus isolé du reste du monde, s’appuyant à cette fin sur son Roskomnadzor, ou « Service fédéral de supervision des communications, technologies de l’information et médias de masse ».

Cette tendance s’est récemment confirmée dans le domaine scientifique. (...)

Depuis dix ans, la présence physique et la pression politique des agents en uniforme au sein des laboratoires de recherche n’ont cessé de s’accroître. En projet depuis 2018 et confirmée en 2021, la liste des « États inamicaux » comprend désormais une cinquantaine de pays — dont tous les membres de l’OTAN et de l’Union européenne — avec lesquels les citoyens russes ont interdiction d’entretenir certains rapports commerciaux et financiers, mais aussi scientifiques. (...)

adoption par la Douma d’État, le 10 juin dernier, d’une loi autorisant le gouvernement russe à dresser une liste de domaines scientifiques dans lesquels la coopération des chercheurs russes avec leurs homologues internationaux aura lieu sous le contrôle direct du FSB. (...)

Conformément à une annonce du Roskomnadzor le 13 août dernier, les autorités russes ont mis en place un blocage complet des appels depuis la Russie par WhatsApp, propriété de Meta, dont les activités ont été qualifiées d’« extrémistes » et interdites à ce titre en Russie. Des problèmes similaires ont été observés sur Telegram, le principal outil de communication dans l’espace post-soviétique. (...)

l’objectif réel des autorités russes consiste surtout à contraindre les utilisateurs à privilégier l’application MAX, créée en 2025 par l’entreprise VK, propriété de Vladimir Kirienko, fils du technocrate du Kremlin Sergej Kirienko. MAX n’étant pas chiffrée, il est à craindre que les services de sécurité l’utilisent à des fins de surveillance à grande échelle de la population. Il suffit d’ouvrir la moindre page Internet pour prendre la mesure de la dangerosité de cet usage, mais celui-ci pourrait, à l’avenir, être rendu obligatoire pour accéder à certains services publics électroniques, vérifier son identité numérique et effectuer certains paiements. Le gouvernement a même annoncé que MAX et la boutique d’applications RuStore seraient désormais préinstallées par défaut sur tous les appareils vendus en Russie. Les écoles de certaines régions, dont le Tatarstan, devraient inaugurer, à titre expérimental, le transfert de tous les chats scolaires sur l’application MAX (...)

En parallèle, les autorités s’appliquent depuis de nombreuses années à concurrencer et éliminer YouTube, qui reste la principale plateforme de partage et de consommation de contenus vidéo en Russie, avec un nombre de visiteurs mensuels russes estimé à 96 millions au second semestre de l’année 2024.

Certains reportages et campagnes d’information de l’opposition russe, dont les enquêtes de Navalny, ont circulé exclusivement sur cette plateforme, engrangeant des dizaines de millions de vues. (...)

Face à cette popularité croissante, les autorités russes ont privilégié deux options : d’une part, un ralentissement délibéré du fonctionnement de YouTube, jusqu’à rendre la plateforme impraticable ; d’autre part, une politique de substitution au moyen de projets concurrents. (...)

Pour l’heure, le principal effet de ces mesures est surtout une multiplication des VPN, qui permettent d’isoler sa connexion du reste du trafic Internet : des médias d’opposition comme The Insider Russia, Astra et Mediazona proposent désormais leurs propres services de réseaux privés virtuels permettant aux personnes résidant en Russie d’accéder aux informations bloquées par le régime.

En mai dernier, Vladimir Poutine déclarait à propos des VPN : « il faut les étrangler, je suis prêt à l’affirmer sans aucune gêne ». De fait, une nouvelle loi signée le 31 juillet durcissait les sanctions encourues pour promotion de services VPN permettant de contourner les blocages de l’État russe, avec un système gradué d’amendes allant de 500 euros pour les particuliers à 5 000 euros pour les personnes morales.

La croisade répressive russe

Pendant ce temps, la Russie poursuit sa croisade répressive, armée d’un nouvel arsenal juridique. (...)

Depuis, il se passe rarement une semaine sans annonce d’un nouveau procès dramatique. (...)

Ce 21 août, un autre tribunal jugeait la retraitée Anastasija Gordienko, 71 ans, résidente d’un village de la région d’Omsk, pour la publication en ligne de ce message : « Ne tuez pas, non à la guerre ! » Pour ces quelques mots, elle a écopé de deux ans de prison avec sursis. La retraitée sibérienne n’en a pas moins profité pour déclarer au tribunal : « J’aime mon pays, mais je déteste mon gouvernement. Nous sommes tous frères et sœurs. Pourquoi faire la guerre, pourquoi annihiler les autres ? » (...)

Ces procès s’inscrivent dans une dynamique longue de censure systématique qui vise à la fois les opinions divergentes et les écarts à la norme des « valeurs traditionnelles » activement promues par le pouvoir.

Depuis 2007, il existe en Russie une « liste fédérale des matériaux extrémistes », établie par le ministère de la Justice de la Russie. Avant de se hâter à établir un parallèle avec l’Index librorum prohibitorum, il faut souligner que cette liste a longtemps suivi un principe assez similaire à celui de nombreux pays d’Europe : interdire les incitations à la haine, les contenus pédopornographiques et le négationnisme. (...)

De nouvelles thématiques, propres cette fois-ci à la Fédération de Russie, ont néanmoins fait leur apparition depuis 2022 : on voit désormais figurer dans la liste des appels au soulèvement de Kursk contre la Russie, des ouvrages historiques en langue ukrainienne sur L’occupation russe et la désoccupation de l’Ukraine ou encore des chansons interprétées par le « Corps des volontaires russes » — une unité paramilitaire d’extrême-droite combattant, du côté de l’Ukraine, contre l’armée régulière de Vladimir Poutine.

Enfin, un nouveau pas vient d’être franchi par la Russie avec la loi fédérale n°281-FZ, adoptée par la Douma le 22 juillet et signée par Vladimir Poutine le 31 juillet. Cette loi est venue ajouter une nouvelle dimension à l’Index russe en modifiant le Code des infractions administratives pour créer le délit de « recherche intentionnelle » de contenus « extrémistes » en ligne.

Cette nouvelle disposition a fait l’objet de critiques, y compris des plus proches soutiens du Kremlin, qui l’ont vue pour ce qu’elle est : une absurdité. (...)

Soumettre la littérature

Pour rendre compte des pratiques de censure et répression de l’État russe contemporain, on ne saurait se contenter de lister les œuvres mises à l’index par les juridictions ou le Roskomnadzor : il faut aussi prêter attention aux inflexions concrètes de cette politique, à ses évolutions et à ses soubresauts.

Les opérations de police qui ont frappé le milieu de l’édition nous en offrent un exemple criant (...)

Des perquisitions au sein même des locaux des maisons d’édition ont donné lieu à des saisies d’ouvrages (...)

Dans le monde du livre, la question du « retour de la censure » a été vivement discutée il y a un an, avec la création d’un conseil d’experts au sein du Syndicat du livre russe, en charge de contrôler la conformité des livres proposés à la publication avec les lois russes existantes, sous prétexte d’assister les éditeurs dans leur travail. Dans les faits, il s’agit bien de réinstituer un contrôle a priori sur le marché littéraire, à travers l’avis « expert » de représentants du Roskomnadzor, de plusieurs confessions monothéistes, de l’Académie russe de l’enseignement et de la Société russe d’histoire militaire dirigée par Vladimir Medinskij.

Toutefois, ce climat de censure ne pourrait exister s’il n’était soutenu, au sein de cet espace, par un certain nombre de loyalistes. (...)

On pouvait craindre, il y a quelques mois, que le cinéma soit pris pour cible. On sait notamment que les deux séries The Young Pope et The New Pope, qui ont connu un regain d’intérêt avec la mort du pape François, ont été présentées au public russe avec 45 minutes en moins. (...)

Ce 31 juillet, Vladimir Poutine vient de signer une loi interdisant la diffusion de films susceptibles de discréditer « les valeurs spirituelles traditionnelles et morales russes » ou de faire la promotion de leur discréditation. Cette loi a, de surcroît, un effet rétroactif (...)

Dans un régime d’opinion et d’idéologie, la guerre doit se trouver des partisans au lieu de simples mercenaires, et donc se donner des motifs, qui demandent à être explicités, diffusés, justifiés. Telle est la besogne dont se chargent, en Russie, une série d’auteurs à succès relevant de la « Z-littérature ».

Cette littérature aux accents militaristes et nationalistes a déjà plusieurs années. (...)

Si elles ont en commun leur nationalisme exacerbé, plusieurs se distinguent par la violence de leur écriture et de leurs intentions, notamment en dépeignant les populations ukrainiennes sous les traits les plus déshumanisants. (...)

On ne peut toutefois s’empêcher de souligner, à la lecture des quatrièmes de couverture et des extraits disponibles, que la principale propriété de ces ouvrages est leur platitude littéraire. (...)

un pouvoir qui entend s’ancrer dans la durée n’a guère de meilleur moyen de le faire que de modeler le système scolaire à son image — à l’image, du moins, qu’il se fait ou qu’il entend donner de lui.

C’est ainsi qu’il faut interpréter la récente annonce de la généralisation des « Conversations sur l’essentiel » (Razgovory o važnom, littéralement : « conversations sur ce qui est important »). Ce dispositif proche de « l’éducation civique et morale » propose aux élèves russes une série d’activités démontrant l’importance de la famille et de l’amitié, des qualités morales de justice et d’honnêteté, ainsi que la nécessité de l’amour de la patrie et du respect de l’histoire et de la culture de la Russie. Pour l’heure, ce dispositif a été déployé dans une poignée de régions russes et, surtout, dans les territoires occupés de l’Ukraine. À compter du 1er septembre prochain, il doit être étendu aux écoles maternelles (de 3 à 7 ans) de vingt-deux régions, dont celle de Moscou. Il complètera ainsi une pédagogie patriotique en plein essor depuis 2022, qui a notamment pris la forme de distributions de portraits de Vladimir Poutine dans des écoles et de récitations de poèmes à la gloire de « l’opération militaire spéciale » par des vétérans d’Afghanistan.

Tous ces dispositifs ont une portée idéologique évidente (...)

Naturellement, toutes les précautions langagières d’usage ont été préservées. La population russe a conservé une aversion à tout ce qui est « unique » : un manuel, un parti, une pensée. En 2013, Vladimir Poutine se défendait donc de prétendre renouer avec ce passé soviétique et déclarait : « Cela ne signifie absolument pas que nous devons revenir au mode de pensée totalitaire. Il y a d’un côté un canevas général, et de l’autre des opinions différentes : celle-ci, celle-là, une troisième encore ». L’initiative poutinienne de révision de l’histoire scolaire se donnait bien pour ambition de proposer un manuel « unifié » (edinyj) et non pas « unique » (edinstvennyj), aussi unifié que la Russie dans l’appellation du parti présidentiel « Russie unie » (Edinaja Rossia) — tout en proposant, à terme, un manuel aussi factuellement « unique » que l’est ce parti dans la Russie contemporaine.

La première étape de cette mise au pas de l’histoire fut donc le Standard historique et culturel édicté à la demande de Vladimir Poutine. Son orientation signalait d’emblée le tournant opéré depuis une vingtaine d’années dans l’enseignement supérieur, lorsque le nationalisme russe prit la suite du patriotisme soviétique. (...)

« l’approche patriotique adoptée dans l’exposition des faits historiques a pour but de cultiver chez les jeunes générations un sentiment de fierté pour leur pays et pour son rôle dans l’histoire mondiale ».

Cette nouvelle orientation donnée à l’enseignement de l’histoire a directement contribué à préparer les esprits à l’agression de l’Ukraine par la Russie.

C’est, du moins, ce qui ressort de l’examen des manuels d’histoire des années 2020 (...)

La présentation des événements qui se sont déroulés depuis 2014 est à l’image de ce qui précède, et suit un schéma désormais bien connu : des « nationalistes » et des « nazis » seraient arrivés au pouvoir en Ukraine à la faveur du « coup d’État » de 2014, faisant planer sur la population russophone du pays un « danger mortel ». La Russie serait donc intervenue en Crimée et aurait, « sans tirer un seul coup de feu », empêché l’organisation d’une « opération punitive des forces armées ukrainiennes ». Cette intervention aurait du même coup rendu possible l’organisation du référendum du mois de mars, lequel aurait sauvé les habitants d’un « destin tragique » analogue à celui du Donbass, qui subit la sanglante répression des bataillons ukrainiens Azov et Ajdar. Le paragraphe essentiel est toutefois le suivant, dans lequel les auteurs du manuel affirment les intentions strictement humanitaires de la Russie et légitiment son invasion de l’Ukraine par le seul souhait de prévenir un nouveau bain de sang (...)

Ne reculant devant aucune outrance, aucune hypocrisie, les auteurs du manuel vont jusqu’à affirmer que leurs adversaires, qualifiés tour à tour de « nazis » et de « fascistes », recourraient à des méthodes « terroristes » dans leur guerre contre la Russie, en citant à l’appui la destruction du barrage de la Kakhovka — rappelons que l’état des connaissances disponibles à propos de cet épisode a conduit le Parlement européen à adopter une résolution déclarant la Russie coupable de crime de guerre (...)

Enfin, une partie notable du propos de ce nouveau manuel d’histoire militaire relève de la propagande de guerre la plus banale, cherchant à convertir ses lecteurs en matériau humain pour les prochaines opérations — « spéciales » ou non — que Vladimir Poutine déciderait de déployer de par le monde. (...)

Cet ensemble de lois fédérales et de décisions du Roskomnadzor, de procès et de blocages d’applications, d’initiatives patriotiques et de mises au pilon, confirment que l’État russe est en lutte sur tous les fronts contre un ennemi à deux visages : d’une part, celui de l’Occident corrompu et corrupteur qu’il prétend combattre en terre ukrainienne ; d’autre part, l’ennemi intérieur qui peut se dissimuler en chaque citoyen russe.

Convaincu d’être cerné par des adversaires déclarés, des dissidents et des suspects, ce même État réagit par réflexe et de manière violente dès lors qu’il constate de la part d’un quelconque groupe, d’une quelconque institution, un refus d’allégeance pleine et entière à chaque point de sa politique militariste, autoritaire et traditionaliste.

C’est ce qu’avait bien décrit Georgyj Urušadze, ancien président du prix littéraire russe Bolšaja Kniga et fondateur de la maison d’édition Freedom Letters, lorsqu’il soulignait que cette politique était avant tout la marque d’un pouvoir devenu incapable d’exister sans s’imaginer et s’assigner constamment un nouvel ennemi (...)