Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, désire parler de sa ville. De son histoire. De ses Rois. De son peuple vivant. Apolline de Malherbe lui demande de se justifier d’avoir dit « la ville des Noirs ». Il n’a pas dit ça. Mais il doit quand même se justifier. C’est ça, le chagrin politique.
(...) Il vient d’être élu maire de Saint-Denis. Dimanche soir. Premier tour. Victoire écrasante. Il devrait célébrer. Mais il est là, sur un plateau télé, face à une journaliste qui lui pose une question.
« Alors qu’un de mes confrères vous interrogeait sur la ville des rois, vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs, est-ce que ça compte pour vous ? »
Bagayoko ne cille pas. Son visage reste calme. Ses mains posées sur la table. Il répond.
« Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville donc des Rois, et du peuple vivant. »
Il vient de corriger une phrase qu’il n’a jamais dite.
Le café refroidit. Je repasse la vidéo. Encore.
Fanon savait.
Frantz Fanon. Fort-de-France, 1925. Psychiatre. Martiniquais. Noir. Il étudie à Lyon. Il écrit Peau noire, masques blancs. 1952. Il a vingt-sept ans.
Il y raconte une scène. Train. Lyon. Un enfant blanc le voit. L’enfant crie.
« Maman, regarde le nègre, j’ai peur ! »
Fanon écrit : « Je ne savais pas encore que j’étais devenu un objet. Je me découvrais objet au milieu d’autres objets. »
Le Blanc ne voit jamais le Noir. Il voit ce qu’il projette sur lui. La peur. Le désir. Le fantasme. La menace.
Apolline de Malherbe vient de faire exactement ça.
« La ville des Noirs. »
(...)
Bagayoko dit : « La ville des Rois et du peuple vivant. »
Apolline entend : « La ville des Noirs. »
Pourquoi ?
Parce qu’un maire noir, LFI, Saint-Denis, banlieue, immigration, c’est plausible qu’il dise « la ville des Noirs ».
Dans l’oreille d’Apolline, formatée par les tweets de Collard et Messiha, c’est évident qu’il l’a dit.
Elle ne vérifie pas. Pourquoi vérifier l’évident ?
(...)
Il dit : « Rois. »
On entend : « Noirs. »
Il dit : « Peuple vivant. »
On entend : « Communautarisme.
Et Apolline de Malherbe, journaliste formée, expérimentée, reproduit cette mécanique sans même s’en rendre compte.
Elle pose la question. Bagayoko corrige. Posément.
« Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville donc des Rois, et du peuple vivant. »
Il ne s’énerve pas. Il ne dénonce pas. Il remet les mots à leur place.
Comme s’il savait déjà. Comme s’il avait l’habitude.
(...)
Je pense à Fanon. Lui aussi a vécu au Maghreb. Algérie. Tunisie. Blida. Il soignait les victimes de la torture coloniale. Il a vu ce que produit le refus de reconnaître l’autre pour ce qu’il est.
Il a vu le chagrin.
Pas le chagrin psychologique. Le chagrin comme catégorie politique.
Le chagrin de ceux qui doivent sans cesse remettre les mots à leur place.
(...)
La vidéo du duplex avec Rochebin est en ligne depuis dimanche soir. On entend clairement « Rois ». Pas de brouhaha. Pas d’ambiguïté. Il suffit de trente secondes pour vérifier.
Apolline n’a pas « mal entendu ». Elle a écouté Collard. Elle a écouté Messiha. Et quand elle a reçu Bagayoko, elle avait déjà entendu « la ville des Noirs » avant même qu’il ouvre la bouche.
Pourquoi n’a-t-elle pas vérifié ?
Parce que ça lui semblait plausible. Un maire noir, LFI, Saint-Denis.
Évidemment qu’il dit « la ville des Noirs ». Qu’est-ce qu’il dirait d’autre ? (...)
Apolline s’est excusée. Mais combien ont vu l’excuse ? Combien ont vu la question ?
La fake news ne meurt jamais. Elle circule. Elle mute. Elle laisse des traces.
Et Apolline de Malherbe lui a donné une légitimité qu’aucun tweet de Collard ne lui aurait jamais donnée.
Parce qu’elle l’a posée comme question. Pas comme rumeur. Comme fait à vérifier.
« Vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs, est-ce que ça compte pour vous ? »
La question elle-même était déjà une violence.
(...)
Ce n’est pas psychologique. C’est politique. Parce que ce chagrin dit quelque chose sur qui a droit à la parole. Qui a droit d’être entendu.
Bagayoko a porté ce chagrin. Sur le plateau. Devant des centaines de milliers de téléspectateurs.
« La ville des Rois et du peuple vivant. »
Phrase magnifique. Phrase vraie.
Mais combien l’ont vraiment entendue ?
(...)
Le chagrin collectif de ceux qui demandent juste à être entendus pour ce qu’ils disent.
Et à qui on répond : « Non. Nous savons mieux que vous ce que vous avez dit. »