Il arrive souvent que les grands médias contribuent à diffuser, quand ils ne les ont pas créées, des expressions qui déforment la réalité, ou qui dissimulent tout ou partie de celle-ci. Nous avons régulièrement l’occasion de le souligner dans nos articles et, a fortiori, dans nos « lexiques » [1] : de la grève devenue « prise d’otage » aux assassinats rebaptisés « dommages collatéraux », en passant par la critique de l’Union européenne nécessairement « europhobe » ou la conformité à l’orthodoxie néolibérale forcément « pragmatique », les exemples sont nombreux de ces expressions abondamment relayées qui contribuent à modifier les perceptions de la réalité.
Mais il arrive parfois que les mêmes médias contribuent à populariser et à légitimer des formules ou des termes visant à faire exister, dans le débat public, une réalité méconnue, voire inconnue, car pas ou mal nommée. En témoigne l’exemple du « harcèlement de rue ».
Sifflements, sollicitations verbales, gestes obscènes : le harcèlement de rue est probablement un phénomène de société millénaire. L’expression elle-même, en revanche, est très jeune : elle n’est entrée dans la langue courante qu’en 2012. Or, les médias au sens large – de la presse écrite à Twitter – ont joué un rôle essentiel dans son introduction et dans sa diffusion. C’est ce parcours que cet article se propose de retracer.
Les phénomènes de néologie – l’apparition de nouveaux mots et de nouvelles expressions dans une langue – sont généralement l’écho d’un besoin sociétal de dénomination. Événement, fait social ou innovation technologique, quelque chose d’inédit est là qui doit être nommé. Or, le rôle joué par les médias est ici central. D’une part, ils permettent d’opérer un tri entre différents mots possibles, par exemple entre « guerre », « émeutes » et « conflit », pour nommer tel ou tel fait d’actualité [2] – ainsi, les expressions « révolutions arabes » et « printemps arabe » se sont rapidement stabilisées dans la presse écrite et audiovisuelle. D’autre part, en diffusant les néologismes, ils participent à leur intégration progressive dans la langue française. Cependant, le choix d’un mot n’est jamais anodin, qu’il vienne supplanter des termes concurrents (...)
Nommer le monde
En 1982, Pierre Bourdieu signalait l’importance de ce qu’il appelait les « opérations sociales de nomination », et la nécessité d’« examiner la part qui revient aux mots dans la construction des choses sociales » [3]. En linguistique, on nomme « formule » une expression qui s’est figée pour désigner un fait sociétal considéré comme important à un moment donné. « Devoir de mémoire », « réchauffement climatique », « exception culturelle » sont autant d’exemples de formules, qui, ainsi que l’indique la linguiste Alice Krieg-Planque, « cristallisent des enjeux politiques et sociaux [qu’elles] contribuent dans le même temps à construire » (...)
Naissance de l’expression « harcèlement de rue »
Le harcèlement de rue renvoie au comportement des hommes (le plus souvent) qui interpellent, sifflent ou insultent des femmes (le plus souvent) dans la rue [5]. Alors que l’expression est aujourd’hui courante, on est surpris de découvrir qu’elle est très récente : en effet, elle apparaît pour la première fois dans la presse française dans un article du Figaro daté de début août 2012 [6], et va voir son importance s’y accroître rapidement. Parallèlement, on constate le même phénomène sur Twitter, avec la création du hashtag #harcelementderue, qui connaît une popularité immédiate (et toujours d’actualité).
Pourquoi l’été 2012, pourquoi ce moment-là, précisément ? Il est probable que la conjoncture était favorable pour enfin reconnaître l’existence de ce comportement très ancien, mais il fallait un déclencheur. Ce dernier, très clairement identifiable, est à chercher du côté de la RTBF, la Radio-télévision belge francophone : le 26 juillet 2012, la chaîne flamande Canvas diffuse un documentaire de Sofie Peeters intitulé « Femme de la rue », qui montre des situations de harcèlement de femmes dans les rues de la capitale belge. À la suite de cette diffusion, l’expression « harcèlement de rue » fait une entrée remarquée dans la presse française : du Figaro au Monde en passant par La Voix du Nord et La Nouvelle République, pas moins de 21 articles vont l’utiliser en l’espace de quelques jours [7].
Phénomène étonnant, cependant : l’expression n’est à aucun moment utilisée dans le documentaire de Sofie Peeters ; elle n’est pas non plus mentionnée par les journaux télévisés de la RTBF qui le commentent (...)
Si l’on regarde les comptes des premiers utilisateurs de Twitter à employer ce hashtag, un point commun apparaît : quatre sur neuf ont encore, en 2016, le mot « féministe » dans leur description de profil. De fait, si l’expression « harcèlement de rue » n’était pas jusque-là connue du grand public, elle était probablement employée couramment dans le cadre plus confidentiel des milieux féministes. Le harcèlement de rue est en effet théorisé depuis longtemps chez les féministes américaines : l’expression française est la traduction de street harassment, dont la plus ancienne définition remonterait à 1981 (...)
Parcours de l’expression dans la presse
La formule « harcèlement de rue » fait donc son apparition dans la presse écrite en août 2012. Après une entrée fracassante (21 articles pour le seul mois d’août), elle connaît une éclipse : seuls deux autres articles la mentionnent jusqu’à la fin de l’année 2012, et à peine trois articles sur l’ensemble de 2013, presses nationale et régionale confondues. Et puis, c’est le retour en force, avec une progression croissante depuis lors : en 2014, 67 articles y font référence au moins une fois ; en 2015, ce sont 117 articles, pour un total de 211 occurrences en moins de quatre années.
Une analyse plus fine des occurrences de l’expression montre que la presse régionale semble s’intéresser davantage au phénomène du harcèlement de rue que la presse nationale (...)
dans plusieurs grandes villes de France, « Stop au harcèlement de rue » ou « Stop harcèlement de rue » est devenu le nom de collectifs dont l’objectif est de sensibiliser à cette forme particulière de harcèlement. (...)