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Marie-Claude Saliceti
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Les médias dominants veulent dominer sans entraves
#medias #mediasindependants #Bollore #LFI #SNJ
Article mis en ligne le 8 mars 2026

Réserver une conférence de presse à des médias numériques alternatifs ? La presse traditionnelle est sous le choc et dénonce une atteinte à sa « liberté ». Davantage qu’une « simple » éruption corporatiste, les cris d’orfraie témoignent d’une résistance farouche à toute remise en cause des rapports de pouvoir (et de classe) qui structurent le champ journalistique.

Le 23 février, LFI organisait une conférence de presse « face aux nouveaux médias » « numériques et alternatifs » à laquelle n’ont pas été accrédités, par définition, les médias traditionnels qui en ont fait la demande comme TF1, Le Monde, Libération, L’Express ou encore France Info. Cette initiative intervient dans une conjoncture particulière, après dix jours d’intense cabale médiatique contre le mouvement de gauche : une phase d’accélération très nette de la fascisation du débat public, au cours de laquelle à peu près tous les fondamentaux journalistiques ont été allègrement sabordés. Comme souvent face à ce type d’emballements – normalisés, massifs et de plus en plus fréquents, en particulier depuis 2015 –, SDJ et syndicats de journalistes sont restés bouche cousue : à notre connaissance, au 23 février, aucun n’avait trouvé à redire publiquement à cette entreprise de dénigrement, dont les chefferies éditoriales (et les services « politique ») ont été activement partie prenante. (...)

En dehors de la fachosphère, LFI n’observe pas de discrimination idéologique parmi les médias numériques. Elle revendique pleinement, en revanche, la portée politique de cette initiative : une rupture avec « la presse des 9 milliardaires qui possèdent 90% [des] médias » et la légitimation d’une « alternative », pour un « autre format de relations » qui « concilierait le respect mutuel et l’interrogation sans complaisance », ainsi que le souligne un communiqué de Jean-Luc Mélenchon (X, 23/02).

Si le dispositif est amené à être pérennisé, il n’annule ni ne remplace ceux au travers desquels se jouent traditionnellement les interactions entre LFI et les grands médias (...)

Une diffusion en direct sur les plateformes numériques était de surcroît annoncée : la conférence de presse était donc visionnable par toutes et tous. Fin de l’histoire ? Pas vraiment !

Une « entrave à la liberté de la presse »

Le 23 février, la conférence de presse ne s’est pas encore tenue que le Syndicat national des journalistes (SNJ) dénonce « une entrave à la liberté de la presse » et une « décision plutôt préoccupante », qui revient selon lui à « placer chaque journaliste dans un camp : celui des bons, ou celui des mauvais ». Si la sentence du « 1er syndicat de la profession » tombe comme la foudre – son premier communiqué après la mort de Quentin Deranque [1] –, il n’a visiblement rien à dire sur la séquence médiatique en elle-même. Ou presque… Le SNJ mentionne l’existence de « critiques » à l’encontre des grands médias en jugeant « tout à fait légitime » qu’elles aient été formulées, mais il n’en pipe mot. En lieu et place, le syndicat invite LFI « à saisir le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) si elle estime qu’il y a eu atteinte aux bonnes pratiques de la profession ».

Et qu’« estime » le SNJ, lui ? (...)

Adoubée par Edwy Plenel – « Je suis d’accord avec ce communiqué » (X, 23/02) –, la position du SNJ est dominante, en ce qu’elle exprime la voix des acteurs (collectifs et individuels) dominants issus de divers pôles du champ journalistique. (...)

Les grands médias évoluent H24 dans l’entre-soi jusque dans leurs colonnes et plateaux, mais Libération (23/02) considère que la conférence de presse de LFI témoigne d’une volonté de « s’affranchir du pluralisme », avant d’inscrire l’initiative dans une liste d’« entraves à la liberté de la presse considérées jusque-là comme la marque de fabrique de l’extrême droite ». Même facétie dans Le Nouvel Obs (26/02), qui entrevoit dans cette « sélection qui a exclu la majorité des titres de presse » un véritable « manque de pluralisme ».

Le Figaro (26/02) dirait même plus… et le fait d’ailleurs en toute expertise : « logique "trumpienne" à son maximum », analyse le quotidien qui parachève en ces heures sa mue à l’extrême droite (...)

Cette lutte pour la définition des frontières légitimes apparaît d’autant plus nettement que les médias « exclus » sont ici les médias « de référence », dominants au sein du champ journalistique, et que LFI ne se contente pas de contester leur magistère : elle fait « pire » en ce qu’elle leur oppose la légitimité de médias dits « alternatifs » ou d’influenceurs politiques travaillant sur les plateformes. Snober la grande presse au profit des « pouilleux » du numérique ? Voilà la faute de trop. Celle qui, de fait, rend visible et met à l’épreuve les rapports de domination – et in fine, bien souvent, les rapports de classe – qui structurent le champ journalistique… et celles et ceux qui évoluent à l’intérieur. (...)

Le procès en « militantisme » se manifeste sous différentes formes, toutes mobilisées en vue de disqualifier – sans que le phénomène soit toujours conscientisé comme tel – les journalistes et/ou les médias représentés à cette conférence de presse, parmi lesquels se trouvaient par exemple Reporterre, Le Média, Les Jours, le HuffPost, Mediapart, Blast, Alertes Racisme, Nouvelles pensées critiques, 15min Médias, la Grande Bavardeuse ou encore Farah RK. (...)

quand Le Figaro parle même d’« une conférence de presse… sans journalistes ». Voilà qui a le mérite d’être plus clair !

Un certain nombre de ces médias n’ont jamais caché leur ancrage politique, lequel ne saurait être confondu avec un engagement partisan. C’est leur droit le plus strict, sans que cela n’attente en rien à la sacro-sainte aura du journalisme. (...)

Un « mauvais » journalisme, vraiment ?

Par capillarité, ce procès en « militantisme » a donc débouché sur un second réquisitoire : un procès en « incompétence ». Ainsi les « petits » journalistes « militants » ont-ils été brocardés par les « grands » journalistes « neutres » et jugés coupables de fautes déontologiques lourdes. Lesquelles ? Avoir posé des « questions très complaisantes » par exemple : des questions qui ont pu « parfois manquer de recul dans la manière avec lesquelles [sic] elles [ont été] formulées » et qui n’ont témoigné d’aucune « réelle contradiction face à un Jean-Luc Mélenchon qui [a] donc [pu] dérouler de très longues réponses sans jamais être repris ». Défense de rire, d’autant que l’appréciation émane d’un journaliste politique de France Info, Élie Abergel en l’occurrence (23/02). Une chaîne qui sait indéniablement se montrer impitoyable… surtout avec les faibles, quel que soit le champ (politique, syndical, journalistique, etc.), et faire œuvre d’un mordant à toute épreuve face aux acteurs dominants, qu’ils s’appellent Emmanuel Macron ou Patrick Pouyanné. (...)

Outre les procès en « atteinte à la liberté de la presse » et au « droit à l’information » qu’il a suscités, le dispositif initié par LFI avec les médias « alternatifs » a donné lieu, en creux, à de nombreux portraits du journalisme et des journalistes. Une conférence de presse « un peu spéciale », dira France Info, « étrange » aux yeux du Nouvel Obs, « étonnante » pour le Huffpost. Par contraste, cette formulation de l’« anormalité » a rendu visible la norme : celle de l’entre-soi des médias dominants (...)

Alors que depuis Gaza, le Titanic des grands médias n’en finit plus de sombrer, ces derniers ne tolèrent pas de voir leur chasse gardée remise en cause. Morale de l’histoire ? Le journalisme dominant veut pouvoir dominer sans entraves… et en toute inconséquence.