Polymarket et Kalshi, les deux géants de la prédiction, occupent une place croissante dans l’actualité américaine. Au point que certains journalistes américains en ont fait une spécialisation. Comment couvrent-ils cet objet hybride, entre la finance et le jeu ? Quels risques possibles ?
La température à Séoul dépassera-t-elle les 33 °C aujourd’hui ? Le régime iranien tombera-t-il d’ici le 30 juin ? Qui Trump insultera-t-il publiquement aujourd’hui ? Sur Polymarket et Kalshi, les internautes peuvent miser petit ou gros sur une variété d’événements. Plus un événement est jugé probable, plus le prix du « contrat » associé augmente. Des thèmes des paris aux sommes engagées jusqu’aux risques de délits d’initiés : tous les ingrédients sont réunis pour susciter une large couverture médiatique aux États-Unis. Au point que des journalistes, pigistes ou en rédaction, se spécialisent sur le sujet.
Dustin Gouker fait figure de pionnier. Après avoir couvert pendant une décennie les fantasy sports puis l’essor des paris sportifs aux États-Unis, il publie aujourd’hui deux newsletters spécialisées : « The Closing Line », consacrée à l’industrie du jeu, et « Event Horizon », dédiée aux marchés de prédiction. « J’essaie d’absorber tout ce que je peux sur le secteur », explique-t-il par mail. (...)
Un terrain d’enquête comme un autre (...)
Ces plateformes se rapprochent aussi des médias eux-mêmes. (...)
L’enjeu est financier pour les rédactions et stratégique pour les plateformes. Ces dernières cherchent à asseoir leur légitimité et à diversifier leurs revenus au-delà des paris sportifs, qui concentrent encore l’écrasante majorité des sommes engagées, alors même que leur statut fait l’objet de batailles réglementaires et judiciaires aux États-Unis. Ces accords soulèvent toutefois une autre question : celle de l’influence éditoriale de ces plateformes. (...)
Danny Funt est l’auteur d’un livre-enquête sur l’essor des paris sportifs et de ses effets. « Le déferlement de publicités dans les médias sportifs, la manière dont les journalistes ont été rémunérés et incités à intégrer les paris sportifs à leurs analyses, le fait d’en parler constamment, comme une composante du vocabulaire sportif, tout cela a eu un impact considérable sur la normalisation de ces paris. » Il craint la répétition d’un canevas avec l’offensive des marchés prédictifs dans l’écosystème médiatique.
Et cette influence se manifeste déjà. (...)
Il cite notamment le cas du Wall Street Journal qui, malgré son rapprochement avec Polymarket, a publié une enquête montrant que la majorité des utilisateurs perdent de l’argent sur ces plateformes, contrairement à ce qu’avance leur marketing agressif. (...)
« Cela peut renforcer la pression vers le consensus et réduire les nuances journalistiques » (...)
. Klaudia Jaźwińska, journaliste et chercheuse au Tow Center for Digital Journalism de l’université Columbia, s’en inquiète : « Ces marchés présentent d’autres risques pour le journalisme et la société civile : la ludification d’événements réels et la possibilité que les journalistes subissent des pressions pour rendre compte de l’actualité afin de favoriser les parieurs plutôt que de refléter la réalité. » C’est ce qui est arrivé à un journaliste de Times of Israël en mars dernier, harcelé et menacé de mort afin qu’il modifie un article relatif à une frappe iranienne faisant l’objet d’un pari sur Polymarket.
Si les rédactions américaines ont mis en place, ces derniers mois, des codes d’éthique pour interdire à leurs journalistes de parier sur les sujets qu’ils couvrent, aucune charte n’encadre l’usage journalistique des données issues des marchés de prédiction. (...)