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Non-Fiction
Actuel Moyen Âge – Faut-il dire seigneur.e ?
Article mis en ligne le 2 décembre 2017
dernière modification le 1er décembre 2017

La question de l’écriture épicène, ou inclusive, fait débat en ce moment – c’est peu de le dire : on en parle à la radio, les sites internet prennent position, l’Académie Française s’en mêle et même le gouvernement. En plus des questions de principe, se posent des questions concrètes : faut-il utiliser le point médian (chercheur.se) ? Le tiret (historien-ne) ? Féminiser les fonctions (professeure) ? Un petit détour par le serment de fidélité médiéval pour voir que ces questions ne datent pas d’hier...

(...) En 1057, Almodis et Ramon reçoivent le serment de fidélité d’Ermessende de Carcassone, comtesse de Narbonne, la grand-mère de Ramon. Le texte du serment nous a été conservé. Elle jure d’abord à Ramon, promettant de lui être fidèle « comme envers son seigneur » ; puis à Almodis, et elle emploie les mêmes mots. Autrement dit, lorsqu’elle parle à sa dame, la domina, elle emploie le terme de « suo seniori », son seigneur, au masculin.
Almodis est une femme de pouvoir, riche, puissante, qui gouverne à côté de son mari : mais elle gouverne en seigneur, ne serait-ce que grammaticalement. Elle assume donc deux identités : dans la même phrase, on la désigne comme « comtesse Almodis » puis comme « son seigneur ». Ces deux identités peuvent être encore plus resserrées : dans un autre serment, un nommé Guillaume jure fidélité à Almodis en l’appelant « seniori mea », littéralement « ma seigneur ». Que les latinistes nous pardonnent, on sait que c’est un barbarisme, mais ça dit bien la volonté d’articuler les deux identités d’Almodis en une seule expression.
Ma seigneur, une comtesse seigneur : on n’est pas loin, finalement, des ambiguïtés de la formule « Madame le maire »...

Et une vassale ?

Mais le plus intéressant est de voir comment Ermessende se désigne elle-même : dans son serment, elle promet en effet d’être fidèle « comme une femme fidèle doit l’être envers son seigneur ».
Autrement dit, Ermessende adapte délibérément le texte du serment classique pour l’adapter à son propre sexe. Il s’agit donc bien d’une forme d’écriture épicène, d’autant plus remarquable qu’elle est isolée : la plupart des autres serments prêtés par des femmes reprennent la forme « comme un homme ».
La plupart, mais pas tous, et il est remarquable de voir qu’un certain nombre font un effort pour féminiser les termes classiques : en plus du « comme une femme », on trouve ainsi par exemple des vassales qui promettent d’être les « amies » de leur seigneur, alors que la formule normale est évidemment au masculin. Cela atteste d’une vraie volonté de donner une place à ces femmes vassales.
Cette féminisation atteint très vite ses limites : on ne trouve jamais de féminisation pour « hommage » (du type femmage... Dès le Moyen Âge, le mot « homme » est employé comme un neutre). De même, la forme « seigneuresse » existe bel et bien... mais on n’en a que quatre occurrences pour toute la période médiévale. Enfin, cette féminisation est typique du XIe-XIIe siècle : vers 1100, un serment parle « des châtelains et châtelaines des deux sexes » ; vers 1140, « des châtelains des deux sexes » ; vers 1180, « des châtelains ». En un peu moins d’un siècle, les femmes ont disparu de la formule. Et cette disparition répond à un effacement des femmes de la scène politique : en 1180, il n’y a plus d’Almodis ou d’Ermessende.

L’exemple souligne que ces enjeux grammaticaux et syntaxiques ne sont pas innocents. Derrière les mots que l’on emploie, il y a des structures sociales, des rapports de pouvoir, des constructions de stéréotypes sexuels. (...)