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France culture
"Culture du viol" : derrière l’expression, une arme militante plutôt qu’un concept
Article mis en ligne le 8 décembre 2017

L’expression "culture du viol" n’est pas seulement le symptôme d’une société médiatique amatrice de gros titres qui tachent. Née en 1970 dans le giron féministe, elle raconte une tolérance coupable envers les prédateurs sexuels et n’a jamais autant irrigué qu’en 2017 depuis l’affaire Weinstein

L’expression "culture du viol" est aujourd’hui largement médiatisée. La lame de fond déclenchée par les révélations sur le comportement prédateur d’Harvey Weinstein a achevé de disséminer ces termes dans la société, gros titres de presse en tête. Cependant ce terme n’a rien d’une bannière racoleuse si l’on replonge dans son origine. C’est dans les années 70, sous la houlette des féministes américaines qu’il émerge. En anglais, on parle de "rape culture" et "culture du viol" est la traduction exacte de cette expression.

La première recension de "rape culture" remonte à un ouvrage collectif publié aux Etats-Unis en 1974, Rape : The First Sourcebook for Women. Le groupe des New York Radical Feminists en est l’auteur. Dès l’année suivante, le terme fera boule de neige, avec, en 1975, le documentaire américain Rape Culture qui achève de populariser le terme outre-Atlantique. Le féminisme à l’époque où émerge l’expression n’en est pas encore au stade de l’institutionnalisation universitaire. (...)

Une arme avant d’être un concept

Pour le sociologue Eric Fassin, l’expression "culture du viol" en anglais est "une arme avant d’être un concept" :

Il s’agit de penser la violence sexuelle en termes culturels et non individuels, non pas comme une exception pathologique, mais comme une pratique inscrite dans la norme qui la rend possible en la tolérant voire en l’encourageant. Le viol apparaît ainsi comme un comportement extrême dans un continuum qui commence avec les comportements ordinaires, jugés normaux. C’est dans ce contexte qu’émergera, au tournant des années 1980, la notion de "date rape" que j’avais étudiée en 1997 : le viol par un proche (y compris lors d’un "date" ou rendez-vous), et non par un inconnu. Le violeur, ce n’est pas l’autre ; il fait partie des nôtres. C’est pourquoi l’expression a retrouvé une actualité après Cologne : les féministes allemandes résistaient aux clichés racistes qui veulent renvoyer la violence sexuelle à des cultures exotiques. Au fond, ce sont deux logiques qui s’affrontent : la culture du viol (y compris la nôtre), ou bien une culture particulière (la leur) ?
Mais il est vrai que cette arme militante est moins utilisée comme un outil scientifique. Il est vrai qu’au fond, lorsqu’on parle de domination masculine par exemple, on parle de la même chose - mais sans mettre l’accent particulièrement sur la violence physique. La valence différentielle des sexes dont parlait Françoise Héritier, c’est ce qui rend possible des formes subtiles ou brutales de domination. Avant cette anthropologue, le féminisme matérialiste s’est également employé à montrer la domination là où on ne la voyait pas forcément (par exemple, en étudiant l’économie du travail domestique avec Christine Delphy ou l’échange économico-sexuel avec Paola Tabet). Quant à Pierre Bourdieu, il a pris pour objet la violence symbolique, autrement dit, la manière dont la domination fonctionne même sans passer, la plupart du temps, par la violence physique.
(...)

une femme subit un viol ou une tentative de viol toutes les neuf minutes en France, mais le terme a mis du temps à s’installer. Du côté du monde académique, un certain nombre de chercheurs qui travaillent sur les rapports de genre ou les violences sexuelles ont longtemps rechigné à l’utiliser. Sur le site Cairn, qui recense de très nombreux travaux universitaires, on le trouve encore souvent précédé de précautions de langage comme "ce qu’il faut bien appeler "culture du viol"", et fréquemment entouré de guillemets. L’expression n’est pas encore devenue une notion académique, elle passe encore souvent pour manquer de rigueur. (...)

L’année 2017 marque cependant un tournant. La notion infuse comme jamais, irrigue de larges pans du monde militant, et gagne peu à peu les tribunes d’universitaires. Aujourd’hui, on considère qu’on peut d’autant plus parler de "culture du viol" qu’une révélation ou une dénonciation sera accueillie avec suspicion ou violence. Ainsi, les termes "culture du viol" ne charrient pas tant l’idée d’une tendance systématique et banalisée à violer sa voisine, qu’ils ne portent en eux l’idée d’une banalisation, voire d’une forme d’acceptation.

Dans son lancement d’une série de deux récits documentaires de Delphine Dhilly intitulés "Consentement" et diffusées dans "Les Pieds sur terre", Sonia Kronlund rappelait cette statistique :

Un·e Français·e sur cinq considère que “non” veut en réalité dire “oui” dans la situation où un homme tente d’avoir une relation sexuelle avec une femme. C’est ce que révélait une enquête réalisée par Ipsos et par l’association Mémoire traumatique et victimologie en 2015.

Ne pas souscrire au silence ou le dénoncer bouscule l’ordre établi. Dénoncer une agression sexuelle est encore souvent susceptible de déclencher des réactions agressives. Cela fait partie de l’idée d’une culture commune de la prédation et de la domination, ou de son acceptation. C’est ce tropisme que sont venus rompre sur les réseaux sociaux des hashtags comme #metoo ou #balancetonporc, toujours très populaires deux mois après le début du scandale Weinstein et ses déflagrations. Une parole se libère, qui défie d’abord l’acceptation du viol, et donc une forme de culture collective.