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De quel mal français le rejet d’Assa Traoré est-il le nom ?
Article mis en ligne le 15 décembre 2020

L’émoi est grand et la République tremble sur ses bases : Time Magazine a osé choisir Assa Traoré parmi ses « Guardians » 2020. Non contents d’avoir fait l’aveu de leur connivence avec l’islamisme, les médias anglophones remettent de l’huile sur l’autre brasier qui menace de ravager la France : l’antiracisme.

Après les manifestations de juin 2020 contre les violences policières, les hashtags #StopTraore, #GangTraore, #StopAuxTraore sont devenus les serpents des mers usées de Twitter : pas un jour ne passe sans qu’un quidam épris de justice et de transparence, n’écoutant que son courage, rappelle le casier judiciaire des frères Traoré.

Mais, depuis vendredi et l’annonce par Time Magazine de ses personnalités de l’année, on est passé à la vitesse supérieure. C’est le tocsin qui sonne.
Critiques en rafales (...)

comme les campus, les rédactions des grands quotidiens et hebdomadaires américains sont désormais le lieu d’une révolution conformiste, woke, dont le but ultime est de soumettre les peuples du monde entier à la « tyrannie du politiquement correct » et la « dictature des minorités ». Soros, es-tu là ?

En France, le nouvel antiracisme est leur cheval de Troie et leur cinquième colonne ; l’intersectionnalité et les études décoloniales leurs armes de destruction universitaire. Assa Traoré, elle, est « l’icône » qui cherche à imposer ce « récit américain, en imitant Angela Davis ».

L’acharnement personnel dont elle fait l’objet, la paranoïa et le soupçon qu’elle suscite au même titre que Rokhaya Diallo, saluée de son côté par Politico, ont quelque chose de pathologique. De quel malaise sont-ils la manifestation ?
« L’ordre blanc »

Assa Traoré demande justice pour Adama, son frère, mort à la gendarmerie de Persan le 19 juillet 2016 après son interpellation à Beaumont-sur-Oise. Quatre ans plus tard, après une série d’expertises et de contre-expertises médicales, le stop-and-go de l’instruction, la lumière n’a toujours pas été faite par les autorités sur ce qui s’est passé ce jour-là. En août 2020, deux des trois magistrats chargés de l’affaire ont été mutés et le troisième a été dessaisi du dossier. (...)

Ce que la France ne pardonne pas à Assa Traoré, ce n’est pas de pleurer son frère, mais d’affirmer que sa mort est le résultat inéluctable d’une mécanique.

« J’ai du mal à respirer » : c’est, d’après les premières déclarations des gendarmes aux enquêteurs, ce que la victime leur a dit avant de faire un malaise sur le trajet de la gendarmerie de Persan. C’est aussi un slogan du mouvement Black Lives Matter depuis la mort d’Eric Garner, en 2014 : « I can’t breathe ». Et, plus personne ne l’ignore depuis le 25 mai 2020, ces mots sont parmi les derniers prononcés par George Floyd, le dos écrasé sous le genou du policier Derek Chauvin.

Ce que la France ne pardonne pas à Assa Traoré, ce n’est pas de pleurer son frère, mais d’affirmer que sa mort est le résultat inéluctable d’une mécanique, les violences policières contre les minorités, que nous avons appris à identifier comme américaine ; c’est d’appliquer hors-sol la critique d’un système, l’ordre blanc, dont nous nous estimons préservés par les lois et les valeurs de la République. (...)

Fin novembre, les images du passage à tabac de Michel Zecler ont donné une réalité choquante à ce que beaucoup persistent à disqualifier comme une simple théorie, une hypothèse, une vue de l’esprit. Elles ont fourni les preuves que le pouvoir entendait faire disparaître par son projet de loi sur la « sécurité globale ». Elles ont dévoilé ce lien sans cesse escamoté entre passé et présent, la pérennité des mécanismes de domination et de persécution, la survivance de la colonialité dans un pays censé être postcolonial.

Les images manquantes de la mort d’Adama Traoré, en d’autres termes, s’inscrivent parmi les nombreuses impasses d’un roman national construit sur le déni, l’ignorance ou le refoulement des crimes de la colonisation et de la décolonisation. (...)

L’histoire de France, caviardée entre ses pages glorieuses, devient une série de bonnes intentions qui ont mal tourné, de malencontreux accidents soumis à la grammaire commode des verbes réfléchis.

Ainsi du commerce triangulaire et de l’esclavage : le Code noir s’est écrit tout seul ; les territoires d’Afrique de l’Ouest se sont colonisés tout seuls ; les Africains se sont transportés tout seuls aux Antilles et aux Amériques dans la soute des bateaux négriers ; là-bas, ils se sont mis tout seuls au travail pour couper la canne à sucre et récolter le coton. (...)

Voilà comment on dissimule un empire. Voilà pourquoi, en 2020, des éditorialistes qui ont leur rond de serviette sur le plateau des chaînes d’info peuvent soutenir qu’il n’y avait pas de Noirs en France dans les années 1950 sans que personne n’y trouve à redire. La puissance et l’endurance de cet aveuglement sont d’autant plus impressionnantes qu’il se manifeste aussi bien dans les discours d’extrême droite et de la droite « dure » qu’au sein de la gauche dite laïque, universaliste et républicaine.

Comment le combat d’Assa Traoré pourrait-il être légitime, comment son frère aurait-il pu être victime du racisme policier, puisque celui-ci n’existe pas en France ? (...)

Pourquoi cette mythologie ? Pourquoi tant d’efforts et de contorsions pour présenter le racisme comme une importation ? James Baldwin nous donne la réponse, en français dans le texte, geste circulaire à l’appui : « Jusqu’à aujourd’hui, la seule façon d’être sûr que tu n’es pas perdu, ni trahi, c’est de devenir Blanc. Et tu pouvais le prouver parce que moi je suis Noir. Et donc, j’étais forcé de rester Noir pour garder vos espoirs de paradis. C’est ça la racine du célèbre problème noir américain et c’est le problème qui revient en Europe maintenant. Parce que c’est vous, ici, qui avez commencé cette idée. L’idée de suprématie blanche n’est pas née là-bas [aux États-Unis]. Elle est née ici [en Europe] ». (...)

Comme Baldwin l’écrit au début de The Fire Next Time, le « problème noir » cessera d’exister lorsque les Blancs auront appris à s’accepter et à s’aimer, eux-mêmes et les uns les autres. Ce jour-là, « la sérieuse, très sérieuse fonction du racisme » dont parle Toni Morrison n’aura plus lieu d’être. (...)

Si Assa Traoré dérange autant, si elle cristallise à ce point le ressentiment de l’extrême droite comme l’indignation de nos grands sophistes, c’est parce que son activisme met à nu la nécessité du racisme, ici en France, non dans les galaxies lointaines des États-Unis ou de l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid. En réclamant justice pour son frère, elle ne laisse pas l’ordre en paix. Elle se fait source d’intranquillité et travaille la mauvaise conscience collective. (...)

Si Assa Traoré dérange autant, si elle cristallise à ce point le ressentiment de l’extrême droite comme l’indignation de nos grands sophistes, c’est parce que son activisme met à nu la nécessité du racisme, ici en France, non dans les galaxies lointaines des États-Unis ou de l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid. En réclamant justice pour son frère, elle ne laisse pas l’ordre en paix. Elle se fait source d’intranquillité et travaille la mauvaise conscience collective.

Ce faisant, Assa Traoré devient elle-même l’objet du racisme qu’elle dénonce. (...)

Dans ce storytelling, on peut dormir sur ses deux oreilles : tout se passe comme si le nuage du racisme systémique s’était arrêté à la frontière. (...)