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Mediapart
Fermetures de mosquées « séparatistes » : les tours de passe-passe de Darmanin
Article mis en ligne le 3 février 2021

Le ministre de l’intérieur brandit à l’envi des chiffres sur les mosquées « radicalisées » qu’il fait fermer. Pour des motifs souvent liés, en réalité, à l’hygiène et la sécurité. Mediapart revient sur trois cas en Seine-Saint-Denis, emblématiques des artifices auxquels il se livre.

La politique du chiffre aux dépens des faits. C’est la méthode de Gérald Darmanin pour communiquer sur les fermetures de lieux de culte soupçonnés de « séparatisme ». En décembre, selon les données du ministère de l’intérieur, près de 17 000 contrôles avaient été effectués, entraînant la fermeture de 394 structures qualifiées de « séparatistes ». Début janvier, 89 mosquées étaient toujours dans le viseur du gouvernement. Lesquelles ? Pour quels motifs ? Le ministère de l’intérieur se refuse systématiquement à communiquer le moindre élément concret (comme Mediapart l’a déjà raconté ici ou là).

Gérald Darmanin préfère laisser un embrouillamini de chiffres se répandre, mélangeant des fermetures dues à des commissions de sécurité défavorables avec d’autres explicitement liées à des mouvements radicaux. (...)

L’opacité est du reste largement assumée par la Place Beauvau. Pour des raisons stratégiques, assure-t-on. Il s’agit de « donner aux associations la possibilité de faire le ménage en interne. Et d’autre part, de ne pas fragiliser d’éventuelles enquêtes judiciaires », explique le cabinet de Gérald Darmanin à Mediapart.

La méthode, dans tous les cas, s’avère un procédé confortable : en dire assez pour alimenter le soupçon, trop peu pour être attaqué par les principaux mis en cause.

Souvent, la communication répond à un agenda politique précis. Les 16 et 17 janvier, à la veille de son audition à l’Assemblée nationale par la commission spéciale chargée du « projet de loi confortant le respect des principes de la République » (dite loi « séparatisme »), Gérald Darmanin ajoutait ainsi une nouvelle pelletée de chiffres aux précédentes : « Parmi les 18 lieux qui étaient particulièrement surveillés à ma demande, 9 ont pu être fermés », indiquait le ministre dans Le Figaro. (...)

Mediapart a passé au peigne fin ces trois cas de Seine-Saint-Denis, tout à la fois emblématiques de la gestion du culte musulman par les pouvoirs publics et symptomatiques des libertés que Gérald Darmanin prend, dans sa communication, avec les faits. À ce niveau d’approximation, il faut plutôt parler de distorsion.

À Bobigny, la fermeture « définitive » d’un espace provisoire (...)

« Séparatiste », la mosquée de Bobigny ? Engagée dans la vie de la cité, l’Association des musulmans de Bobigny (AMB) est loin de vouloir se séparer du reste du monde, elle est même un acteur bien identifié des pouvoirs publics.

Tous les ans, elle organise un gala pour sa levée de fonds. Pour ce faire, la salle municipale Pablo-Neruda est traditionnellement mise à disposition par la mairie. Tous les élus des mandats successifs s’y pressent, comme en témoigne une photo de 2018 (ci-dessous) montrant le maire UDI de l’époque, Stéphane de Paoli, trônant sur l’estrade au milieu des hôtes de la soirée. (...)

Comme elle l’avait fait avec l’école dite « clandestine » de Bobigny (fermée après une opération de communication au lance-flammes), la préfecture avance dans un premier temps masquée auprès de la municipalité, avec un discours rassurant. « On nous a dit que ça n’avait rien à voir avec les histoires de séparatisme », assure un employé de la mairie, sous couvert d’anonymat.

En effet, l’arrêté signé par la mairie de Bobigny le jour même mentionne l’avis de la commission de sécurité de 2019 et le fait qu’aucun des travaux n’a depuis été réalisé.

À la fin décembre, si l’annonce de la fermeture des Algeco échauffe les esprits, l’association décide de ne pas communiquer, préférant jouer l’apaisement avec les pouvoirs publics. Et les choses se tassent. La commission départementale de sécurité donne d’ailleurs, le 15 janvier dernier, son avis favorable à l’ouverture de la nouvelle mosquée, fin prête à accueillir les fidèles après seize années de travaux.

Le lendemain, cependant, retournement de situation. Les responsables de l’association découvrent médusés dans la presse, en pleine offensive communicationnelle de Gérald Darmanin, que leur mosquée est suspectée d’avoir accueilli les prêches de l’ancien imam de Pantin, écarté à la suite de l’assassinat de Samuel Paty. Or cet élément ne figure pas dans l’arrêté de fermeture.

« L’imam de Pantin n’a jamais fait de prêche, ni même assisté aux deux sermons [des 23 et 30 octobre] », dénoncent les responsables de la mosquée de Bobigny. (...)

Vendredi 29 janvier, à l’heure de la khotba, le sermon hebdomadaire, la mosquée a préféré garder ses portes fermées aux fidèles, de peur de voir la préfecture brandir des motifs sanitaires liés au Covid.

À Sevran, la mosquée « très radicalisée » était un chapiteau
(...)

Le lieu muré en 2016 par la municipalité n’a pourtant pas rouvert. Dans la foulée de l’article du 17 janvier, les téléphones des représentants du culte musulman de la région chauffent plusieurs jours durant : aucun de ceux contactés par Mediapart n’est en mesure de localiser le lieu épinglé dans la presse. C’est finalement la municipalité qui écarte le brouillard.

« On a appris de source policière que le lieu cité dans la presse était celui de la zone industrielle », souffle un membre de l’équipe municipale à Mediapart.

L’affaire ne manque pas de sel. Car la seule mosquée de la zone industrielle de Sevran appartient au CIMG, la confédération française du Milli Görus (issue de la diaspora turque), laquelle est loin d’être considérée comme un foyer de dangereux terroristes.

La preuve : le patron du CIMG, Fatih Sarikir, numéro trois du Conseil français du culte musulman (CFCM), est un interlocuteur traditionnel des pouvoirs publics. (...)

« On n’avait pas déclaré le chapiteau auprès de la municipalité, c’était une erreur, il faut savoir le reconnaître, admet le patron du Milli Görus France. Mais les autorités savent très bien qu’il n’y a pas d’histoire de radicalisation derrière tout ça. On n’a jamais recensé dans une seule de nos mosquées ne serait-ce qu’un cas de départ vers la Syrie. » Et de conclure : « On peut nous taxer de conservateurs mais pas de radicaux. Toutes ces accusations qu’on subit, c’est un tapage qui n’en finit pas. »

Pourtant, un mois avant de recevoir dans ses locaux une commission de sécurité dépêchée par la préfecture, Fatih Sarikir foulait encore, en compagnie de ses coreligionnaires du CFCM, la moquette de l’Élysée.

Au Pré-Saint-Gervais, la mosquée introuvable
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Sur le papier, en tout cas, la fermeture n’a rien à voir avec des suspicions de « séparatisme ». « On n’aurait pas eu une fermeture pour des raisons administratives, on aurait pu se défendre des accusations d’intégrisme, on serait allés au tribunal pour montrer que tout ça c’est n’importe quoi », tempête le patron de la mosquée, qui ne comprend pas le changement de ton des pouvoirs publics à son égard.

« On a rencontré pas mal de ministres, on était même très courtisés un moment, poursuit-il. Je ne sais pas si c’est le jeu politique, Macron qui essaie de récupérer les voix d’extrême droite pour les prochaines élections, mais pour nous, tout ce qui se passe est injuste. »

À l’Assemblée nationale, pourtant, les débats sur le projet de loi « séparatisme » viennent tout juste de commencer.