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Le Monde
Harcèlement sexuel : « L’affaire DSK a fait voler en éclats la rhétorique sur la “séduction à la française” »
Eric Fassin, politiste et sociologue, a répondu à vos questions sur l’onde de choc de l’affaire Weinstein en France.
Article mis en ligne le 26 novembre 2017
dernière modification le 25 novembre 2017

Question : L’affaire DSK n’a rien changé. Les choses sont-elles différentes aujourd’hui ?

Eric Fassin : Ce qui a changé, c’est d’abord qu’on a renoncé à opposer « l’Amérique » à la France, comme on le faisait dans les années 1990. Par exemple, au moment de l’affaire du juge Clarence Thomas, accusé de harcèlement sexuel par Anita Hill en 1991, on utilisait l’épouvantail américain de la « guerre des sexes » pour refuser toute politisation des questions sexuelles en France. Parler de harcèlement, c’était s’exposer à être accusé de céder à l’américanisation. Or depuis l’affaire DSK, qui a éclaté à New York, il n’est plus aussi facile de crier à l’américanisation. Les questions sexuelles sont devenues internationales. Ce qui se passe aux Etats-Unis, avec l’affaire Weinstein, a des échos partout. Non pas sur le mode de l’importation, mais plutôt d’une circulation. Ce n’est plus l’épouvantail.

(...) EF : Il y a de bonnes raisons de penser que les agressions et le harcèlement à l’encontre des femmes ne sont pas surestimés. En effet, nous disposons depuis 15 ans de données, avec la grande enquête Enveff. Et ce qu’elle a révélé sans ambiguïté aucune, c’est que, comme dans d’autres pays, le harcèlement concerne tous les milieux sociaux. Croire que c’est seulement dans les « élites », ou à l’inverse croire que c’est uniquement dans les « cités », c’est donc faire erreur. (...)

On lit dans de nombreux commentaires (masculins), qu’on ne pourrait plus rien dire, plus rien faire. Certains voient de la drague là où il y a harcèlement. Retrouve-t-on cette divergence d’appréciation dans les enquêtes plus larges ?

EF : Le harcèlement sexuel n’a rien à voir avec la drague. Les femmes le savent. Et les hommes ? Je crois qu’il faut distinguer sur ce point le discours de justification de la réalité. Des harceleurs peuvent dire qu’ils se voulaient séducteurs ; c’est une défense qui me paraît trompeuse. La jouissance du harceleur, c’est de marquer sa domination. Et bien sûr, cette domination personnelle s’appuie sur la structure sociale qu’on appelle domination masculine. En pratique, l’inquiétude qu’expriment certains hommes ne porte pas tant sur la séduction que sur la domination… Ce que disent ceux qui s’inquiètent, c’est qu’on ne pourrait plus séduire si on ne pouvait plus jouer de la domination. On pourrait faire l’hypothèse inverse : aujourd’hui, et il faut s’en féliciter, la confusion n’est plus permise. Autrement dit, la mobilisation féministe oblige à distinguer clairement le harcèlement, qui joue sur l’humiliation, de la séduction, qui exige de s’en éloigner le plus possible. (...)

Peut-on craindre l’émergence d’un phénomène de « tout harcèlement » dans lequel un simple « dragueur maladroit » dénué de toute mauvaise intention pourrait se voir cloué au pilori par le tribunal populaire ?

EF : Pour l’instant, le risque principal n’est pas que tous les hommes soient des victimes du féminisme. C’est plutôt que nombre de femmes subissent la domination masculine. (...)

Pour une fois, avec #BalanceTonPorc, le débat public, sur les réseaux sociaux et dans les médias, ressemble à la réalité. Nul groupe n’a le monopole de la domination masculine ; aucun groupe n’y échappe.

Ainsi s’explique le malaise d’Alain Finkielkraut, pour qui ce mouvement « noie le poisson de l’islam ». On comprend dès lors l’enjeu, pour certains, de l’affaire Ramadan : c’est l’occasion de revenir à leur sujet favori. Les choses sont pourtant simples : les accusations contre DSK, alors directeur général du FMI, n’avaient rien à voir avec le néolibéralisme ; de même, les accusations contre Tariq Ramadan ne doivent pas être le prétexte à parler d’islam. (...)