À son retour des États-Unis en 1832, Alexis de Tocqueville se lance dans la rédaction de De la démocratie en Amérique, pour rendre compte des observations qu’il a pu faire lors de son voyage. Un travail d’analyse du système politique américain et plus généralement de la démocratie, dans lequel il évoque aussi les limites de celle-ci, notamment le risque d’une « tyrannie de la majorité » : un système d’oppression et d’effacement des minorités. (...)
Plusieurs éléments accréditent l’existence d’une « tyrannie de la minorité », en particulier la façon dont fonctionnent les institutions et le système électoral. Depuis le début du XXIe siècle, quatre présidents se sont succédé à la tête des États-Unis : deux Républicains (George W. Bush, Donald Trump) et deux Démocrates (Barack Obama, Joe Biden). Particularité américaine, les deux premiers ont réussi à conquérir le pouvoir de manière tout à fait légale sans avoir la majorité du vote populaire, grâce au collège électoral qui permet au candidat arrivé en tête dans un État de rafler tous les grands électeurs qui lui sont attribués. (...)
L’avortement et les armes, illustration de cette tyrannie
On l’a vu, Sénat et présidence n’ont pas pour boussole principale le vote populaire. Or, ces deux composantes du pouvoir politique jouent un rôle essentiel dans la composition de la Cour suprême, qui, elle, a un pouvoir considérable sur l’organisation de la vie de 320 millions d’Américains. Alexis de Tocqueville disait même que « jamais un plus immense pouvoir judiciaire n’a été constitué chez aucun peuple ». Son orientation est donc un enjeu de taille.
(...) Ce concept à succès a par la suite donné naissance à un dérivé, la « tyrannie de la minorité », pour qualifier un groupe peu représentatif de la population qui contraint une majorité à se conformer à ses vues, alors même qu’elle ne les partage pas. Une expression récemment employée pour dénoncer le « wokisme » et/ou certaines franges de l’antiracisme politique, qui ont pris de l’importance de part et d’autre de l’Atlantique ces dernières années et dont les positions font parfois débat.
Mais à la lumière de l’actualité, elle apparaît bien plus pertinente pour décrire les succès et l’influence des mouvements conservateurs et réactionnaires américains. Car aux États-Unis, c’est bien un groupe minoritaire qui dicte actuellement la marche à toute une société, par l’intermédiaire d’un système politique qui le favorise grandement. Le port d’armes et le droit à l’avortement sont de parfaites illustrations de cette situation.
Minoritaires dans les urnes,
mais toujours au pouvoir.
(...) Deux sujets sur lesquels une majorité de la population est en désaccord avec l’institution
(...) Et même si, par miracle, la majorité démocrate trouvait quelques soutiens côté républicain pour légiférer, il n’est pas à exclure que la Cour suprême s’en mêle. La toile tissée par les réactionnaires américains semble ainsi, à certains égards, insurmontable. Cette problématique ne se borne pas à l’avortement et aux armes à feu. Les programmes de lutte contre le réchauffement climatique, sociaux ou visant à promouvoir le vote en sont également régulièrement victimes.
La majorité condamnée ?
Peu de solutions semblent en mesure d’inverser la tendance.
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Quant aux réformes de l’organe législatif, notamment la suppression de l’obstruction parlementaire possible à majorité simple, elles pourraient permettre des avancées significatives, mais le retour de bâton serait tout aussi rapide en cas de changement de majorité. Pour que cette mesure soit pertinente, une réforme de la composition du Sénat, et donc de la Constitution, serait nécessaire.
Or, dans le contexte actuel, c’est tout bonnement impossible. Reste alors le vote, à l’échelon local et fédéral, seule solution viable à moyen terme pour assurer une représentation plus juste des Américains.
Mais comment surmobiliser l’électorat pour contrebalancer les effets pervers du système politique, sans pouvoir concrètement changer son quotidien à court terme ?
Un travail titanesque, de long terme et sans garantie de succès s’impose pour le Parti démocrate et les organisations progressistes. En attendant, la grande révolution conservatrice peut tranquillement se mettre en place et la minorité réactionnaire a le champ libre pour tyranniser un peu plus une majorité composée essentiellement d’individus modérés et progressistes