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Mediapart
L’Amérique latine prend un nouveau virage à gauche
Article mis en ligne le 26 juin 2022

Les forces progressistes reprennent du poil de la bête du Rio Grande jusqu’à la Terre de Feu. La Colombie est le dernier pays en date à élire un président de gauche, avant un probable retour de Lula au Brésil. Après la pandémie, les défis économiques, sociaux et environnementaux sont immenses.

La tendance a commencé en 2018 au Mexique, avec l’accession au pouvoir en décembre d’Andrés Manuel López-Obrador, puis s’est poursuivie en Argentine (Alberto Fernández a promis de « construire le pays que nous méritons »), en Bolivie (Luis Arce a promis un « gouvernement pour toutes et tous »), au Pérou (Pedro Castillo a promis « un pays sans corruption »), au Honduras (Xiomara Castro a promis de fonder « un État socialiste et démocratique »), au Chili (Gabriel Boric a promis d’« approfondir les libertés de tous et surtout de toutes ») et enfin en Colombie (on attend les promesses de Gustavo Petro le jour de son investiture le 7 août). (...)

En cas de victoire de Lula sur le président sortant d’extrême droite, Jair Bolsonaro, les six premières économies de la région seraient donc dirigées par des gouvernements progressistes. (...)

Les défaites successives des gouvernements de centre-droit ou de droite s’expliquent aussi par les conséquences désastreuses de la pandémie. La crise sanitaire a accouché d’une crise sociale et aggravé la situation économique. La pauvreté a atteint des niveaux jamais vus depuis 30 ans : entre 2020 et 2021, le nombre de personnes en état d’extrême pauvreté est passé de 81 à 86 millions, les pays les plus touchés étant l’Argentine, la Colombie et le Pérou – ce dernier figure parmi les six pays les plus touchés au niveau mondial par la pandémie en nombre de morts : plus de 200 000, après les États-Unis, le Brésil, l’Inde, la Russie et le Mexique.
L’impact de la pandémie

Résultat, les avancées obtenues pour combattre l’extrême pauvreté depuis le début des années 2000 ont été annulées et les effets de la guerre en Ukraine ne devraient guère améliorer la situation, s’inquiète Katherine Scrivens, analyste de l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE). « L’impact de la crise a été asymétrique entre les citoyens, affectant particulièrement les groupes les plus vulnérables », dit-elle, citée par le journal mexicain La Jornada.

Par ailleurs, plus de la moitié des travailleuses et des travailleurs sont employés dans le secteur informel. Dans ce contexte, les promesses de redistribution et celles d’un système de santé et de sécurité sociale beaucoup plus fort ont convaincu les électeurs et les électrices de se tourner vers les candidatures de gauche.

D’importants mouvements sociaux avaient eu lieu dans plusieurs pays quelques mois avant la pandémie, favorisant également une victoire du camp progressiste et, ces derniers jours, la mobilisation en Équateur des populations autochtones provoquée par la forte inflation montre la volatilité de la situation et la fragilité du gouvernement de centre-droit du président Guillermo Lasso. (...)

La géographe Cécile Faliès, spécialiste du Chili et maîtresse de conférences à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, voit l’émergence d’une troisième génération, après les gauches des années 1960-70 et celles du début du XXIe siècle. « La nouvelle génération de la gauche semble sortie des traumatismes des dictatures et même pour une partie d’entre elle des partis traditionnels. On est dans un nouveau type de gauches plus issues de la société civile avec des valeurs qui se retrouvent souvent dans des constitutions qui ont changé ces dernières années, en Bolivie ou en Équateur, ou qui peuvent l’être, comme au Chili. » Des valeurs de justice sociale, environnementale, des « valeurs surplombantes », dit-elle, comme la vie ou la paix. En Colombie, Gustavo Petro plaide pour une « politique de l’amour ».

Au risque de froisser ses alliés les plus à gauche au sein de sa coalition et en rupture avec une ligne traditionnelle de solidarité automatique, le jeune président chilien a ainsi critiqué le Venezuela, Cuba et le Nicaragua pour leurs atteintes aux droits humains. (...)

La chercheuse argentine Maristella Svampa, spécialiste de la théorie sociale en Amérique latine, a pointé la contradiction dans laquelle se sont trouvés les gouvernements progressistes à partir de 2003, lorsqu’ils ont profité de la hausse des prix des matières premières pour soutenir leurs politiques, renforçant ainsi un modèle extractiviste et aussi le « mal-développement » de ce système basé sur le secteur primaire. (...)

La contradiction entre l’exploitation des terres et ce recours aux matières premières et un discours sur le respect des écosystèmes, nourri d’une philosophie liée à l’histoire des peuples autochtones, a commencé à apparaître à partir des années 2010, avec un accroissement des conflits en Bolivie (...)

(Evo Morales, qui se revendiquait protecteur de la Terre-Mère, voulait construire à tout prix une route dans une réserve naturelle autochtone située au cœur du pays), en Équateur (projets pétrolier et minier), au Pérou, au Brésil, en Argentine, mais aussi au Chili. Le développement de l’extractivisme va de pair avec les violations croissantes des droits humains, en particulier ceux des autochtones.

De ces questionnements est née la possibilité d’une gauche critique, soucieuse du respect des droits humains et des luttes autochtones, féministes et en faveur des écosystèmes. L’une de ses figures est la prochaine vice-présidente colombienne, la militante écoféministe afrodescendante Francia Márquez.

De retour au pouvoir, grâce en particulier à la mobilisation de ces militants, les gouvernements progressistes ne peuvent pas faire l’impasse sur ces questions, en particulier au moment où la planète en général doit gérer le défi de la catastrophe climatique. (...)

Sur le plan géopolitique, le jeu est beaucoup plus ouvert qu’il y a plus de 20 ans. Les États-Unis n’occupent plus de position hégémonique et le dernier Sommet des Amériques, organisé par Washington à Los Angeles, l’a montré. (...)

D’autres grandes puissances, comme la Chine et la Russie, ont renforcé leur présence. Les pays latino-américains peuvent jouer des rivalités entre elles, sans cependant choisir de camp. (...)

Le paysage est à la fois plus volatil, fragmenté et complexe. Lula l’a bien compris, qui, pour mettre tous les atouts de son côté, s’est tourné vers un ancien adversaire de droite à la présidentielle de 2006, Geraldo Alckmin, pour le poste de vice-président. Un Lula moins flamboyant mais plus prudent, au risque de décevoir.