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le Monde Diplomatique
L’Amérique saisie par la folie
Article mis en ligne le 3 novembre 2020

(...) Voilà où nous en sommes dans l’Amérique de 2020 : personne ne peut plus être assuré de rien, et l’agonie de la presse n’est que le début du problème. À cause des confinements sans précédent endurés par le pays, les interactions personnelles avec d’autres humains sont devenues problématiques ; les bâtiments publics ont fermé leurs portes ou limité l’accès des visiteurs ; le nombre d’homicides grimpe en flèche ; les gens ont peur de prendre l’avion ; beaucoup d’écoles ne fonctionnent plus que par téléenseignement ; Fox News abreuve les téléspectateurs âgés d’images de violence et de chaos ; et la seule personne qui fait encore sonner leur vieux téléphone portable est une voix préenregistrée qui les menace de prison s’ils ne virent pas immédiatement quelques milliers de dollars sur le compte d’un établissement de crédit quelconque. (...)

Un ouragan d’effroi

Pendant ce temps, les ouragans semblent faire la queue avant de dévaster la Louisiane l’un après l’autre, il y a tant d’incendies en Californie que le ciel est orange, chacun est déprimé. Le monde est en train de s’effondrer et il n’y a personne pour le remettre en état. Il n’y a pas si longtemps, durant les périodes compliquées, les dirigeants de ce pays employaient leurs compétences à tenter de rassurer l’opinion, mais l’actuel occupant de la Maison Blanche ne se soucie pas même de cela — tout ce qui l’intéresse, c’est de se défausser de ses responsabilités. Égocentrique incapable de la moindre parole sincère, M. Donald Trump réagit aux souffrances de son peuple comme un faible d’esprit qui divague en boucle au sujet de l’accident de la route dont il a été témoin. L’un des meilleurs résumés de cette débâcle épistémologique nous fut délivré par le maire de Kansas City, lorsque le Star lui demanda de commenter la rumeur selon laquelle un détachement d’agents fédéraux avait été envoyé dans sa ville : « Impossible de vérifier si c’est vrai car plus rien ne peut être vérifié. »

Lorsque plus rien n’est vérifiable, l’imagination prend le relais. Et il n’en faut pas beaucoup, par temps de Covid, pour exacerber nos peurs et les propulser à des sommets inconnus. Les Américains font face à la fin du monde, croyons-nous, ou à la fin de notre mode de vie, ou à la fin de quelque chose de grand et d’important que nous ne parvenons pas à définir mais qui nous préoccupe au plus haut point.

Nous voici aux prises avec une bonne dizaine de peurs en surchauffe. Peur que la Cour suprême devienne durablement conservatrice. Peur des policiers racistes qui frappent et qui tuent en toute impunité. Peur des émeutes. Peur que des gens perdent leur emploi. Peur des voisins qui refusent de porter le masque. Peur du masque lui-même, assimilé à une muselière que quelque mystérieux pouvoir applique sur votre individualité.

Mais, en cette année d’échéance électorale, la peur maîtresse qui nous submerge est de nature politique : que la démocratie soit moribonde ou sur le point d’être renversée par une dictature. Assurément, une telle crainte n’est pas nouvelle, à gauche on s’excite épisodiquement à ce sujet depuis de longues années (...)

Le plus fascinant, c’est que les supporteurs trumpistes prétendent ressentir la même peur d’un coup d’État, mais programmé, celui-ci, par des hauts fonctionnaires. De fait, la version conservatrice de ce cauchemar de masse interprète la crainte des démocrates quant à une attaque trumpiste contre la démocratie comme une preuve de leur propre intention d’abattre cette même démocratie, dont le seul tort serait de porter M. Trump au pouvoir. Dans cette vision particulière du monde, les démocrates sèmeraient délibérément des traces de leur conspiration, « afin que le jour venu vous ne pensiez pas qu’il s’agissait d’une conspiration (5) », un ingénieux exercice d’acrobatie intellectuelle réalisé sans filet par M. Michael Anton, un ancien haut membre de l’administration Trump, connu principalement pour avoir, en 2016, comparé l’élection de son ami milliardaire à une rébellion de passagers dans un avion détourné par des terroristes.
« Pleutre en chef »

La pandémie a contraint démocrates et républicains à supprimer ou limiter drastiquement le caractère public de leurs conventions respectives, qui constituent en principe l’apogée de cette année de campagne électorale, pour leur substituer un show télévisé à peine regardable (...)

ces deux dépliants publicitaires par temps de Covid présentaient nombre de similitudes. Dans les deux cas il s’agissait de susciter un réflexe de panique, en poussant le spectateur à penser le pire du camp adverse et à espérer qu’un semblant de normalité pourrait faire son retour si seulement son propre candidat l’emportait en novembre.

Pour les démocrates, la composante « panique » du programme coulait presque de source. Il leur suffisait de répéter ce que les médias dominants — hors Fox News — serinent depuis quatre ans : que M. Trump est une menace pour nos institutions ; qu’il avive le fanatisme de sa base ; qu’il a lamentablement échoué dans sa réponse à la pandémie ; qu’il est d’une incompétence crasse ; qu’il s’emploie à jeter le discrédit sur l’ensemble du processus électoral, etc. Ces actes d’accusation se plaidaient d’autant plus commodément qu’ils étaient, à peu de choses de près, tous conformes à la réalité. (...)

Mais le plus efficace dans cet exercice, et de loin, fut incontestablement l’ancien président Barack Obama, qui synthétisa les dangers du trumpisme de manière à la fois sobre et professorale. (...)

Réagissant aux craintes de fraude électorale exprimées par les républicains, l’ancien président se hasarda dans un double salto arrière en déclarant : « C’est ainsi que périclite la démocratie. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de démocratie du tout. »

Autre thème majeur de la convention démocrate : pourquoi M. Joseph Biden est-il notre meilleur ami. C’est « un frère », assura M. Obama, un être « doué d’empathie », « honnête » et « décent », certifia M. Bernie Sanders. On ne perdit pas de temps à débattre de l’interminable carrière politique de M. Biden, en partie parce que son bilan en matière de libre-échange et de répression judiciaire aurait pu heurter ses électeurs, en partie parce qu’en temps de Covid tout conflit doit se résumer à une confrontation entre le bien et le mal — ou, pour le dire dans les mots de M. Biden, à une quête de lumière pour « clore la saison d’obscurité en Amérique ». (...)
alors que les démocrates mettent sobrement en garde contre le racisme systémique et les dangers que M. Trump fait courir aux institutions démocratiques, ils ont été largement déclassés dans le registre de l’épouvante. Les républicains sont les virtuoses de la peur, les grands maîtres du monde repeint en cauchemar. Et ils ont joué de ce registre avec autant de virtuosité que Vladimir Horowitz avec son piano. Remettez les démocrates aux commandes, disent-ils, et vous verrez non seulement la fin de la démocratie, mais la mort de la civilisation elle-même. Des émeutes éclateront partout, pires que celles qui ont émaillé les protestations contre les violences policières au cours de l’été. Les propriétés privées seront incendiées, les statues déboulonnées, les banlieues résidentielles blanches réduites à néant. Mais les grands médias n’en diront rien, évidemment, puisqu’ils sont hypnotisés par les sirènes du gauchisme et de l’anarchie… (...)

Pour vraiment comprendre l’élection cruciale qui nous attend, il faut prendre en compte la manière dont les grands médias de ce pays se sont déchaînés sur M. Trump pendant quatre ans. Le Washington Post, pour ne citer que lui, publie trois ou quatre tribunes par jour entièrement consacrées ou presque à dépeindre le président sous le jour le plus avilissant possible. Destinées de toute évidence à faire baisser sa cote de popularité, ces attaques permanentes ont néanmoins ceci de bénéfique pour M. Trump qu’elles lui ont mis la barre à un niveau extraordinairement bas. Voilà un homme présenté jour et nuit aux Américains comme un monstre répugnant, un homme sans vertu, une créature tombée à l’échelon le plus bas du méprisable, peut-être même un traître. Et si les républicains parvenaient à démontrer qu’en réalité c’est un brave type qui parfois même fait des efforts ?

Voilà qui explique ce moment de pur triomphe à la convention républicaine : le gala de clôture, lorsque la litanie des paroles assommantes énoncées par des orateurs sans conviction dans une pièce vide a cédé la place à Mme Ivanka Trump, la fille du président, sortant de la Maison Blanche parmi des rangées de drapeaux américains et sous l’ovation d’une foule vibrante, en chair et en os et dépourvue de masques — une attitude de défi parfaitement choquante au milieu d’une pandémie qui avait à cette date emporté déjà plus de cent cinquante mille personnes dans le pays.

Ses cheveux ondulant sous l’effet d’une brise légère, « Ivanka » s’avance vers le microphone disposé sur la pelouse sud de la Maison Blanche et nous emmène dans un pays des merveilles où M. Trump — le « président du peuple », le « champion du travailleur américain », la « voix des hommes et des femmes oubliés de ce pays » — campe le gentil, et où ce sont les médias et les politiques « de gauche » qui endossent les rôles de menteurs et de méchants. Le président, nous dit-elle, est aimé de ses petits-enfants. Il est aimé par les « mécaniciens stoïques et les travailleurs de l’acier » qui fondent en larmes lorsqu’ils le rencontrent. Il est mû par une « profonde compassion envers ceux qui ont été injustement traités », en particulier les détenus. Imaginez combien cela fut dur pour lui de sacrifier l’« économie la plus forte et la plus inclusive jamais vue de mémoire d’homme » en la « mettant à l’arrêt pour sauver des vies américaines ».

Puis c’est au tour de M. Trump en personne de se hisser sur le podium. Il dit accepter la nomination de son parti, assure le public qu’il est parfaitement capable de ressentir des émotions humaines, puis entreprend de retourner comme un gant l’imagerie manichéenne de M. Biden (...)

Les vociférations de M. Trump ne se résument pas simplement à des bouffées délirantes que l’on pourrait moquer ou mépriser. Derrière ses nuages d’affabulations se cache un germe de vérité. Personne n’ignore que certaines politiques progressistes sont prisées surtout des classes privilégiées ; la radicalisation au fil des ans des médias de prestige, des universités huppées et des institutions culturelles fréquentées par les élites illustre cet état de fait. Un exemple parmi d’autres : fin août, NPR, une radio pour cadres cultivés, recevait l’auteur d’un ouvrage intitulé Pour la défense du pillage. Autre exemple, ce tee-shirt hors de prix (860 dollars), confectionné par Dior, sur lequel est gravé le slogan « Nous devrions tous être féministes ».

« Ils m’attaquent parce que je me bats pour vous », lance même le président au cours de son discours. M. Trump ne se bat pas « pour nous », mais il est indéniable qu’ils l’attaquent. Et si « eux » le détestent, pour nombre d’électeurs c’est une raison suffisante de le soutenir. Il est l’ennemi de leurs ennemis.

Pour toute une partie de l’Amérique, ce conflit est central. (...)

La haine qu’ils lui vouent ne fait pas de M. Trump un bon président — il est objectivement exécrable à ce poste —, mais elle lui permet d’aligner derrière lui des millions de personnes qui, sans cela, se tiendraient à distance d’un bouffon de son espèce.

Car l’animosité qu’il suscite constitue l’un des atouts dont M. Trump joue. Son bilan économique tonitruant n’est plus qu’une épave fumante enroulée autour d’un arbre ; les citoyens braves et industrieux qu’il aimait à célébrer regardent la télévision dans leur cave en attendant que s’évapore une maladie mortelle que presque tous les autres pays de la planète ont mieux maîtrisée. Mais l’aversion pour les progressistes donneurs de leçons représente sa chance ultime à la veille de l’élection du 3 novembre.

Pourquoi les Américains méprisent-ils les progressistes ? La réponse est sous nos yeux, tout le temps. Leurs dirigeants ont renoncé à parler des valeurs des classes moyennes, mais pas à célébrer leurs propres vertus, leur mépris pour les inférieurs moins raffinés qu’eux. Ils se délectent de la politique de la réprimande, omniprésente en temps de Covid. En ce moment circule une vidéo dans laquelle des manifestants de Black Lives Matter entourent une femme en train de manger à une terrasse de café ; la foule l’exhorte en criant de lever le poing en soutien à leur mouvement (7). Des épisodes similaires, où accusation et dénonciation atteignent leur paroxysme, submergent chaque jour les réseaux sociaux.

Ce sentiment que le progressisme est devenu une politique élitaire de harcèlement et de diffamation gagne du terrain. Ce n’est rien de dire que les gens regardent cette forme de politique avec un mélange de peur et de haine. Panique, confusion, dénigrement, réquisitoire rugissant : tel est le monde dans lequel nous dégringolons, et de cela nombre d’Américains ne blâment pas M. Trump.