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“Le Grand Incendie” : immolations en France, pourquoi ce silence ?
“Le Grand Incendie”, webdocumentaire de Samuel Bollendorff et Olivia Colo sort ces drames du déni.
Article mis en ligne le 21 décembre 2013

Une immolation tous les quinze jours. En France. Sur des lieux publics. Depuis 2011. Sans que cela déclenche ne serait-ce qu’un début de prise de conscience, et encore moins une révolution. Il y a tout juste trois ans, la mort violente du Tunisien Mohammed Bouazizi soulevait les foules et débouchait sur la chute de Ben Ali. En France, c’est comme si chaque décès par immolation s’enrobait immédiatemment, une fois passé le premier émoi médiatique, d’un silence pesant, d’un déni assourdissant.

Samuel Bollendorff et Olivia Colo ne sont pas tombés tout de suite sur la sinistre statistique qui ouvre Le Grand Incendie. Ils avaient lu un livre du chirurgien Maurice Mimoun, et pensaient écrire un documentaire sur un service de grands brûlés. « Maurice Mimoun avait écrit : “ne se brûle pas n’importe qui”, ça nous avait déjà pas mal intéressés », note Olivia Colo.

« Et puis nous sommes tombés sur un cas d’immolation. Puis un deuxième. Puis un troisième. On s’est mis à les recenser par un système d’alertes, en cherchant tout ce qui était passé par les médias.

Il pouvait s’agir d’une ligne sur un site de presse locale, ou d’une minute au 20 heures. On a voulu sortir du fait divers, et s’interroger sur ce message adressé au collectif que le collectif refuse d’entendre », dit Samuel Bollendorff. Parce qu’il était impossible de traiter tous ces drames dans leur intégralité, ils sont partis des lieux où ils s’étaient déroulés : le parking de France Télécom-Orange pour Rémy Louvradoux, qui y était chargé, dans son agence, de la prévention des suicides, la cour du lycée Jean-Moulin à Béziers pour Lise Bonnafous, professeur de mathématiques, devant la Caisse d’allocations familiales de Mantes-la-Jolie pour Jean-Louis Cuscusa, devant une agence Pôle Emploi de Nantes pour Djamal Schaar...

« Dans la majorité des cas, on voyait se dégager le choix de lieux incarnant le bien commun, le modèle social français hérité de l’après-guerre, le service public ou bien des entreprises privatisées qui en faisaient autrefois partie... on s’est concentré sur ces cas-là, sur la portée symbolique et sacrificielle de leur geste ». Et gardé, en fin de compte, ceux où une parole pouvait se libérer, celle des proches, des collègues ou des survivants. (...)

Aucune image choquante, violente, dans Le Grand Incendie, et surtout rien sur les immolations proprement dites. Pas de portraits, non plus, des personnes immolées. Seul le dernier témoin, Eric C., un survivant, apparaît à la toute fin du documentaire, dans une photographie en contre-jour qui s’efface peu à peu. La violence, terrassante, est dans les paroles. Notamment dans celles d’Eric C., cadre chez GDF Suez, qui explique son geste par sa volonté d’alerter son entreprise, privatisée, sur la dégradation des conditions de travail, et qui dit, écoeuré : « Ils n’ont rien compris à mon geste, ils m’ont dit que j’avais pris une année sabbatique. Rien n’a changé, c’est même pire. C’est du gâchis. » (...)

La dimension politique

Mises en regard des histoires personnelles, les archives audiovisuelles apportent un contrepoint fort utile (et assez glaçant) sur les prises de décision politiques qui, disent les auteurs, « ont contribué au délitement du modèle social français », et sur le « non lieu politique et collectif » qui a suivi les immolations les plus médiatisées, qu’il s’agisse d’un refus d’interpréter le geste commis ou de sa traduction immédiate et bien commode en difficultés personnelles et psychiques (...)

Prévue pour la fin 2014, une exposition photographique doit prolonger Le Grand Incendie. Des photographies de lieux vides, là encore, accompagnées de citations des personnes immolées. Avec un horizon plus large que celui du webdocumentaire, car, insiste Samuel Bollendorff, « quand ça se passe à l’étranger, on loue l’acte révolutionnaire ; quand ça se passe en France, on parle de fragilité psychique ». Il ira donc aussi en Tunisie, au Tibet, en Bulgarie et ailleurs, « pour que les cas français soient pris dans la même image de contestation ».