(...) Il y a une constante dans la politique pénale française depuis le milieu des années 1990 : chaque décennie produit sa figure de l’ennemi absolu, et chaque loi d’exception laisse des dispositifs qui, une fois installés, ne disparaissent jamais. Prendre la protection des enfants au sérieux, c’est exiger que les budgets publics aillent vers ce qui crée une réduction effective des violences, pas vers ce qui rassure à court terme et laisse les structures intactes. (...)
2) Le verrouillage du débat
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Le mécanisme est toujours le même. On identifie une catégorie de crimes particulièrement graves et particulièrement révoltants. On extrait des cas individuels emblématiques (l’affaire Dutroux, les attentats du Bataclan, l’affaire Pélicot) pour les transformer en arguments politiques. On propose une réponse pénale forte. Et on pose une question binaire : es-tu pour ou contre les victimes ?
Cette question binaire est performativement malhonnête. (...)
La figure du monstre joue un rôle central dans ce dispositif. En construisant le criminel comme fondamentalement autre – comme une anomalie morale irréductible, un être hors de la communauté humaine normale – on rend inutile toute réflexion sur les conditions de possibilité du crime. On évacue la prévention au profit de la répression. On substitue la symbolique punitive à l’efficacité réelle.
Michel Foucault avait déjà pointé, dans Surveiller et punir (1975), que la prison ne fonctionne pas malgré ses “échecs” (récidive, surpopulation, criminalisation des populations les plus précaires), mais d’une certaine façon grâce à eux : parce qu’elle remplit d’autres fonctions que celle qu’elle affiche. La prison gère des populations, organise des hiérarchies, produit des catégories. La réduire à un outil de réduction de la criminalité, c’est se tromper d’objet d’analyse. (...)
3) Ce que dit la recherche
Posons donc la question interdite : l’incarcération réduit-elle la récidive des auteurs d’infractions sexuelles ?
La réponse que donnent les données disponibles est claire, et elle est inconfortable pour les promoteurs de la surenchère pénale.
la figure du pédocriminel incorrigible, voué à recommencer inévitablement, est une construction idéologique qui ne correspond pas à la réalité statistique, et que les politiques pénales bâties sur cette construction sont, par construction, vouées à l’inefficacité.
Qu’est-ce qui fonctionne, alors ? Le rapport d’information de juillet 2023 des députées Caroline Abadie et Elsa Faucillon (Assemblée nationale) le soulignait explicitement : les solutions alternatives à l’incarcération ferme réduisent les risques de récidive. Le travail sur l’insertion, l’emploi, le suivi familial, l’accompagnement thérapeutique long terme – ces dispositifs produisent des résultats mesurables. Le suivi socio-judiciaire (SSJ), instauré par la loi de 1998, constitue à cet égard un outil potentiellement efficace – à condition d’être correctement financé et d’associer prise en charge thérapeutique et accompagnement de probation.
Le paradoxe est cruel : les débats parlementaires sur la pédocriminalité, au moment même où ils affichent le plus de fermeté pénale, s’accompagnent généralement de coupes dans les budgets des services de probation et d’insertion pénitentiaire. On fait la loi sur le symbole. On saborde les moyens de l’efficacité. (...)
La réponse adéquate au sous-signalement n’est pas l’escalade pénale, mais l’amélioration de l’accueil des victimes, de la formation des enquêteurs, et de la confiance dans l’institution judiciaire.
4) La prison comme écran
Il faut aller plus loin. La surenchère pénale ne produit pas seulement des lois inefficaces. Elle produit activement des conditions qui aggravent le problème qu’elle prétend résoudre. (...)
5) Pourquoi l’abolitionnisme pénal
La position que je défends ici n’est pas une position de principe contre toute sanction pénale. Elle est une position empirique contre l’incarcération comme réponse universelle et prioritaire, et une position politique contre l’utilisation de la figure du monstre pour rendre ce débat impossible.
L’abolitionnisme pénal, tel que le développent des théoriciennes comme Angela Davis (Are Prisons Obsolete ?, 2003) ou Ruth Wilson Gilmore, ne signifie pas l’absence de réponse aux violences. Il signifie l’abandon de l’illusion que l’incarcération constitue une réponse suffisante, ou même principale, à ces violences. Il signifie investir massivement dans ce qui fonctionne : éducation, soins, accompagnement, réparation, structures communautaires. Il signifie prendre les victimes au sérieux en leur proposant autre chose qu’un procès aléatoire, une peine souvent mal exécutée, et un retour à la case départ.
En France, cet abolitionnisme est systématiquement caricaturé. (...)
6) Le dispositif qui reste
Il y a une dernière dimension de ce phénomène qui mérite attention, et qui est peut-être la plus inquiétante.
Chaque fois qu’une nouvelle figure de l’ennemi absolu justifie un dispositif d’exception, ce dispositif reste. Il s’étend. Il se retourne. (...)
Trente ans de ce programme suffisent à en tirer un bilan. Les prisons sont pleines. Les victimes ne se sentent pas mieux protégées. Les dispositifs d’exception sont devenus la norme. Et la prochaine figure du monstre est déjà en préparation.