« Tout le monde déteste la police. » Courant dans les manifestations françaises, ce slogan exprime une exaspération qui n’est plus cantonnée aux groupes les plus militants. Trop souvent requises pour réprimer des mouvements sociaux, avec une brutalité remarquée, les forces de l’ordre ont vu leur mission se confondre avec celle d’une garde prétorienne du pouvoir. Leur popularité n’y a pas résisté.
Les images de l’agonie de George Floyd, étouffé par un policier de Minneapolis sous le regard impassible de ses collègues, ont déclenché une vague de protestation d’une ampleur inhabituelle aux États-Unis. Des centaines de milliers de personnes se sont réunies un peu partout sur le territoire pour dénoncer avec véhémence, parfois avec violence, le traitement discriminatoire des minorités par la police. Quelques jours plus tard, des dizaines de milliers de manifestants se rassemblaient à Paris et dans plusieurs villes françaises, à l’appel du comité Vérité et justice pour Adama, constitué en mémoire d’Adama Traoré, qui avait trouvé la mort en juillet 2016 après son interpellation par des gendarmes. (...)
Ce malaise est aggravé par la distance qui s’est progressivement creusée entre ces organisations et les jeunes des cités, qu’elles ne sont plus capables d’intégrer dans leurs rangs et dont elles peinent à prendre en compte les conditions concrètes d’existence (3). De leur côté, les tentatives pour construire une autonomie politique des quartiers populaires, c’est-à-dire des structures capables de porter un autre discours sur ces derniers, n’ont pas connu de réussites autres que ponctuelles (...)
Alors, comment expliquer la puissance des protestations de juin 2020 ? On peut évoquer la coïncidence du calendrier français avec la mort de George Floyd aux États-Unis et l’émotion que celle-ci a soulevée internationalement, sans doute fouettée par une hostilité assez générale envers M. Donald Trump et ses politiques. On peut également signaler le travail opiniâtre de militants (comme ceux issus du Mouvement de l’immigration et des banlieues, MIB) pour fédérer les dénonciations des violences policières, dont Mme Assa Traoré, la sœur d’Adama, a su devenir une porte-parole charismatique. Mais l’ensemble de ces raisons n’auraient peut-être pas été suffisantes sans l’extension d’une défiance envers les forces de l’ordre en dehors des cercles où elle s’exprimait traditionnellement.
« Théorie de la vitre brisée »
L’étendue de cette défiance reste difficile à mesurer. Des sondages en révèlent des bribes. (...)
une vaste enquête européenne réalisée en 2011 2012 portant sur 51 000 répondants établit que la police française est particulièrement mal perçue. Elle se classe 19e sur 26 en ce qui concerne le respect dont elle ferait preuve dans le traitement des personnes (juste devant la République tchèque, la Grèce, la Slovaquie, la Bulgarie, l’Ukraine, la Russie et Israël) (5). Tout manifestant a également pu constater que le slogan « Tout le monde déteste la police » fait désormais partie du répertoire classique des cortèges.
L’usage de la force, justifié ou non, est certes devenu plus visible. Les smartphones équipés de caméras numériques permettent de le documenter abondamment, et les réseaux sociaux de le diffuser. (...)
L’action musclée des forces de l’ordre est également plus perceptible, car elle s’est déplacée des quartiers périphériques vers les centres-villes et touche désormais des populations qui n’étaient pas accoutumées à cette expérience. La crise des « gilets jaunes », les défilés contre la loi travail ou la réforme des retraites, comme les contrôles opérés durant le confinement consécutif à la pandémie de Covid-19, se sont traduits par une augmentation considérable des victimes et des témoins des interventions policières, bien au-delà de ce que les sociologues appellent les « gibiers de police » traditionnels (...)
Pour expliquer ce mouvement, il convient d’abord de dissiper le mythe tenace que la police s’occupe exclusivement de lutter contre la délinquance. Hormis pour de rares unités spécialisées, cette tâche n’excède pas 20 % de son activité (...)
à partir des années 1980, la police est progressivement apparue pour nombre de gouvernants comme une solution magique pour affronter les conséquences du creusement des inégalités sociales et économiques, observable au sein des sociétés occidentales comme entre pays du Nord et du Sud. Avec des variations de chronologie et de ton, les thèmes de l’insécurité et des migrations (irrégulières notamment) se politisent, des partis politiques d’inspirations et de tendances différentes en faisant des chevaux de bataille électoraux. Les politiques sociales, de prévention et de développement, sans jamais être complètement abandonnées, cèdent progressivement la place à des approches plus sécuritaires, passant par le contrôle et la coercition. Dès lors, il s’agit moins de lutter contre les causes structurelles des inégalités (perçues comme désirables par certains, hors de portée par d’autres) que de discipliner les fractions de la population les plus indociles au nouvel ordre social néolibéral, interne et international. (...)
Des États-Unis à la France, en passant par le Royaume-Uni ou l’Espagne, deux voies complémentaires vont être privilégiées : le durcissement de la répression pénale des petits délits de voie publique et le développement de mesures administratives à la légalité parfois contestable, telles que les arrêtés antimendicité, les couvre-feux pour les mineurs ou pour les bandes, qui permettent de verbaliser ce que les Britanniques appellent les « comportements antisociaux » (anti-social behaviours). La consommation d’alcool ou de drogue dans la rue, l’occupation de l’espace public, la fraude dans les transports, les jeux de hasard, la mendicité « agressive », le lavage des pare-brise aux feux rouges, la vente ambulante (de boissons fraîches, de copies de CD, de DVD, de sacs à main, de lunettes de soleil, de ceintures, etc.), la prostitution de rue vont devenir des cibles privilégiées de la police.
En effet, c’est principalement à cette dernière que les gouvernements confient la tâche de réguler la petite délinquance et les « incivilités », grâce aux pouvoirs nouveaux qui lui ont été concédés. (...)
Toutefois, confier à une institution la résolution d’une question donnée n’est pas sans conséquences. Cela favorise en effet son cadrage de la situation et la prégnance de ses analyses. (...)
Les policiers aiment répéter qu’ils ne sont « pas des assistantes sociales » et valorisent la coercition. Ils vont donc réguler l’ordre urbain à leur manière, en mettant notamment en place des stratégies de harcèlement. (...)
Pourquoi obéit-on à la police ?
Ces tactiques suscitent évidemment des résistances de ceux qui en sont la cible, sous forme d’insultes, de refus d’obtempérer et parfois de confrontations individuelles ou collectives, particulièrement là où le rapport de forces n’est pas en faveur des policiers. En France, le nombre d’outrages et de violences contre des dépositaires de l’autorité passe ainsi de 22 000 en 1990 à 68 000 en 2019, soit une multiplication par trois en trente ans.
Face à cette situation, l’institution a réagi en dotant ses personnels de matériel défensif (gilets pare-balles, grenades de désencerclement) et offensif (lanceurs de balles de défense [LBD], pistolets à impulsion électrique). Cet équipement a nourri les critiques d’une militarisation de la police, particulièrement manifeste dans les unités spécialisées comme les brigades anticriminalité (BAC) françaises. (...)
Développant des pratiques d’intervention agressive, ces unités sont responsables d’une large part des violences, parfois mortelles, reprochées à l’institution. On les accuse également de contribuer à un durcissement des tensions partout où elles sont déployées.
De là le développement de stratégies complémentaires, nommées selon les pays police « communautaire » ou « de proximité », visant à rapprocher les policiers du public grâce à une présence visible (des patrouilles à pied) et à la création d’espaces de dialogue pour aborder les problèmes locaux. Ces expériences se sont heurtées au faible enthousiasme policier et à des contraintes budgétaires récurrentes, en raison du coût des effectifs nécessaires. Mais, là où elles ont été mises en place, elles ont contribué à renforcer la centralité de la police dans la régulation des rapports sociaux et à redéfinir ceux-ci comme une question de sécurité (...)
Police « répressive » et « préventive » s’opposent donc moins qu’elles ne se complètent pour quadriller l’existence quotidienne de populations de plus en plus larges.
Ces stratégies ont-elles tenu leur promesse de juguler les petits désordres urbains ? À l’évidence non. Mais pouvait-on sérieusement croire qu’elles y parviendraient sans agir sur leurs causes profondes ? (...)
Le choix politique de faire des forces de l’ordre le fer de lance de la défense de l’ordre urbain a en effet réévalué leur position dans le champ bureaucratique et placé les gouvernements dans une relation d’interdépendance défavorable. Ce phénomène est particulièrement accentué en France ou aux États-Unis (lire « Un pays miné par les homicides policiers ») par l’existence de puissants syndicats corporatistes. (...)
En raison du devoir de réserve, ils sont également les seuls à pouvoir émettre une parole dans les médias notamment, en dehors, bien entendu, des autorités hiérarchiques — ce qui limite l’expression publique des dissidences internes et renforce l’illusion d’une police qui ferait bloc. Cette force conduit à une cogestion de fait de l’institution, combinant négociation, exhortations publiques et actions collectives (manifestations, arrêts-maladie, abandon des missions « non urgentes »).
Si elle n’est pas épargnée, la police a ainsi mieux su se protéger que d’autres services publics des réformes libérales, en termes de revalorisations statutaires et salariales ou de crédits de fonctionnement. (...)
l’institution contrarie efficacement tout ce qu’elle perçoit comme une remise en question de ses prérogatives. (...)
Compte tenu des situations difficiles auxquelles ils sont professionnellement confrontés (accidents, violences, conflits, misère), les policiers développent traditionnellement une vision assez pessimiste du monde social — un mécanisme similaire s’observant chez les pompiers (12). Celle-ci se couple avec des représentations négatives de ceux qu’ils surnomment leurs « clients ». Ce qui donne d’ailleurs une clé d’entrée pour expliquer le racisme policier. Il existe bien une minorité d’agents idéologiquement convaincus des inégalités raciales et une tolérance pour leurs propos et leurs attitudes. Mais, pour nombre de leurs collègues, ce sont dans les relations rugueuses entretenues au quotidien avec certaines fractions des milieux populaires — dont une bonne part est issue des migrations ou des minorités — que se forgent des stéréotypes racistes qui s’appliquent ensuite par capillarité à tous ceux qui pourraient leur ressembler.
Or, depuis une trentaine d’années, l’élargissement du spectre de l’action policière étend mécaniquement celui des groupes qui font l’objet de suspicion. (...)
Encouragés par les élites gouvernantes et par leur propre hiérarchie à se percevoir comme l’un des derniers remparts entre l’ordre et le chaos, ils n’hésitent plus à utiliser régulièrement des techniques qu’ils réservaient jusque-là à des délinquants plus endurcis. Le décès de Cédric Chouviat, un chauffeur-livreur, après qu’il a subi un étranglement, celui de Steve Maia Caniço poussé dans la Loire par une charge policière, l’usage massif des LBD contre des « gilets jaunes » ou des manifestants contre la réforme des retraites, de même que les humiliations infligées à des lycéens (comme ceux de Mantes-la-Jolie agenouillés, les mains sur la nuque, en décembre 2018), à des féministes ou à d’autres contrôlés durant l’état d’urgence sanitaire, relèvent certainement de cette dynamique.
Celle-ci sape pourtant les fondements de l’autorité policière. (...)
Résonnant avec l’étouffement physique de George Floyd, celui-ci s’exprime aujourd’hui dans les mobilisations sous le mot d’ordre fédérateur de « Laissez-nous respirer ! ». (...)
Résonnant avec l’étouffement physique de George Floyd, celui-ci s’exprime aujourd’hui dans les mobilisations sous le mot d’ordre fédérateur de « Laissez-nous respirer ! ».