Hommage à une militante et pédagogue de la cause des femmes, qui arracha, avant qu’il ne fût trop tard, les œillères d’un homme parmi les hommes. Tout n’est pas perdu, puisque Caroline de Haas m’a rendu moins phallocrate...
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Lundi 26 février, Caroline de Haas mettait les pouces et signait un billet de blog, dans Mediapart, titré : « J’arrête ».
« Je suis fatiguée de ces violences.
Je suis fatiguée de savoir que mes ami.e.s, ma famille et mes collègues voient des messages haineux à mon encontre.
Je suis fatiguée de ces espaces sur lesquels des agresseurs, par milliers, me harcèlement et m’insultent en toute impunité.
J’arrête. Je quitte les réseaux sociaux pour un temps indéterminé. »
En ce monde où un clou chasse l’autre, où les disparus au champ d’honneur informatique sont légions comme il y a cent ans sur le front de la Grande Guerre, je voudrais revenir à ces jeux du cirque postmodernes, qui se déroulent dans les arènes des réseaux sociaux. Une foule féroce, inhumaine à force d’être furieusement humaine, a baissé le pouce, signant l’arrêt de mort virtuelle de Caroline de Haas, qui fit donc le même geste, acceptant ainsi sa défaite : « J’arrête. » (...)
La question du genre est donc une prison des peuples. Et plus précisément des femmes. Et cette prison, Caroline de Haas vient d’être obligée, pour avoir voulu en sortir, de la regagner. Le verbe regagner n’implique pas ici une victoire mais une défaite. La langue, avec son étymologie machiste, s’est refermée sur Caroline de Haas, comme pour la boucler à double tour.
Plutôt que de l’abandonner à son destin de victime expiatoire à oublier d’urgence dans cette hécatombe métaphorique – « Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri » (Aragon) –, je voudrais, par la présente, exposer tout ce que je dois à Caroline de Haas : confession d’un enfant de l’autre siècle...
Voilà plusieurs mois sinon plusieurs années, lors d’une réunion qu’elle animait à Mediapart au sujet des violences, physiques ou symboliques, faites aux femmes, j’ai connu mon chemin de Damas. Je trouvais que la défense d’une telle cause était trop souvent le fait de chaisières sans humour, qui ne visaient qu’à brider la liberté d’expression en imposant une bienséance langagière – le fameux « politiquement correct », expression si servilement traduite de l’américain.
Et je pensais qu’il était de mon devoir, en toute provocation légitime, de défendre la liberté d’expression : pourfendre, avec une ironie si possible acérée, les dragons de vertu féministes châtrant, à qui mieux mieux, tout verbe affranchi, donc désinvolte, voire au besoin licencieux, leste, égrillard, incorrect. Jamais ô grand jamais, je ne me soumettrais à une telle puissance vétilleuse et contraignante ! J’incarnais le libre arbitre face à la censure : merde aux âmes bégueules, engoncées, collet-monté ! Feu sur les néo-enfants de Marie du genre !
La parole sensée, précise, convaincue donc convaincante de Caroline de Haas, me fit soudain prendre conscience que je mettais du sel sur les plaies d’autrui en croyant sauvegarder la liberté. Je perpétuais 200 000 ans de patriarcat en prétendant secouer le conformisme féministe. Je n’étais pas « la mesure de toute chose » (l’homme selon Protagoras), mais le reflet et le truchement d’une antique domination.
Se taire face aux revendications des dominées ? Ne pas les saper en exerçant son persiflage de dominant ? De telles hypothèses relevaient donc à mes yeux d’un masochisme propre aux supplétifs, aliénés au point de tuer en eux tout esprit critique, de mettre leur personnalité sous l’éteignoir et d’attacher leur langue à leur palais. De telles hypothèses devinrent pourtant des évidences, simples comme bonjour, grâce aux démonstrations bien senties de Caroline de Haas, qui s’imposèrent tel un onzième commandement : tu ne fanfaronneras pas face à celles qui brisent le joug. (...)