Bandeau
McInformactions.net
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Actu. fr
République : derrière les violences policières, un échec signé Lallement et Darmanin
Article mis en ligne le 29 novembre 2020

Les violences policières commises place de la République sont des fautes individuelles pour Gérald Darmanin. Pourtant, ses ordres et ceux de Didier Lallement ont organisé le chaos.

Des violences policières ont été commises lundi 23 novembre, lors de l’évacuation très musclée d’un camp de migrants, place de la République, qui a suivi celle mal proportionnée du vaste camp de Saint-Denis une semaine plus tôt. Des « excès individuels » selon Gérald Darmanin et les syndicats de police. Mais des hauts gradés de la police et de la gendarmerie livrent à actu Paris un autre récit des faits. (...)

Grâce à ces témoignages inédits, nous avons pu remonter la chaîne de commandement responsable du fiasco opérationnel de lundi, ainsi que l’illégalité de certaines décisions relatives à l’accueil des exilés, qui doit être inconditionnel selon la loi française.

Les responsabilités de Lallement et Darmanin pointées du doigt

Rompus au maintien de l’ordre, ces professionnels pointent la responsabilité du préfet de police Didier Lallement et celle du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin dans la désorganisation de l’évacuation. Nos sources, anonymes au vu de leurs fonctions, soulignent les conséquences des décisions de « l’autorité préfectorale » dans le chaos de lundi, prises « en lien étroit avec l’autorité politique ».

Les ordres donnés – évacuer la place au plus vite sans préparation – ont conduit selon eux aux violences commises par des fonctionnaires. Trois enquêtes sont ouvertes à l’IGPN, toutes pour des faits individuels. La Défenseure des Droits a été saisie, sans pouvoir nous indiquer pour quels motifs. Au titre des enquêtes en cours, la préfecture de police de Paris n’a pas souhaité répondre à nos questions sur la gestion globale de l’évacuation.

Le ministre de l’Intérieur a refusé, deux fois en trois jours, de faire du préfet de police de Paris un « fusible » en demandant sa démission. (...)

La première raison, facile, est celle des « brebis galeuses » évoquée par Gérald Darmanin dès mardi matin, qui assume : « J’ai demandé au préfet de police d’évacuer la place de la République. (…) Cette évacuation était totalement légitime. Elle ne s’est pas déroulée correctement, il y a eu de la part de quelques policiers des gestes inacceptables. »

Le ministre suggère ainsi un problème d’hommes sur le terrain, sans interroger la totalité de l’opération. Sur place, des journalistes tiquent : que font des policiers de la Brigade anti-criminalité sur cette évacuation ? C’est un ordre de Didier Lallement : il a chargé la Direction de la sécurité publique (DSPAP) de gérer l’opération, et non la Direction de l’ordre public (DOPC), qui maîtrise ce type d’intervention.

Un ordre direct de « la plus haute autorité administrative préfectorale », pris « en lien étroit avec la plus haute autorité politique » confirmé par les trois hauts gradés interrogés par actu Paris. (...)

La première erreur, imputable au préfet de police, est cet appel aux effectifs de la DSPAP : « Au départ, il ne mobilise pas du tout la DOPC dont c’est le métier. » Un choix « très étonnant » pour Aurélien Restelli, docteur en sciences politiques à l’université de Versailles, qui rédige une thèse sur les évolutions du maintien de l’ordre en manifestation. (...)

C’est une intervention de terrain très discutable sur des gens vulnérables qui demandent juste de quoi dormir, qui n’ont pas de mise à l’abri. Ce ne sont pas des manifestants. Il y a une mauvaise grille de lecture. C’est difficile de dire où est la faute : la direction a sûrement juste dit "débrouillez-vous" sans préciser avec quels moyens. S’ils veulent aller vite, c’est pour éviter les défaites politiques de Notre-Dame-des-Landes ou Nuit Debout. Avec cette marge de manœuvre, sur le terrain ils font ce qu’ils pensent être le plus efficace. Ils ont également dû avoir une contrainte horaire, un cadrage temporel à partir duquel les TI (commissaires en charge) décident de ce qu’ils doivent faire. (...)

« La préfecture de police a été dépassée, elle n’avait rien prévu »

L’absence de discernement du préfet de police a mis en péril la sécurité de l’opération, tant pour les policiers que pour les personnes à évacuer. Deux hauts gradés, des gendarmes professionnels du maintien de l’ordre, nous disent la même chose : « La préfecture de police a été dépassée, elle n’avait rien prévu. Ses services de renseignement n’ont rien vu venir. » (...)

C’est ainsi que des unités non préparées au maintien de l’ordre sont arrivées avec pour ordre de « dégager tout le monde, peu importe la manière », nous explique-t-on. À 20 heures, des tentes sont arrachées, des militants et élus s’interposent et la situation s’envenime.

Ce qui mène à la question rhétorique d’un autre haut gradé : « Avec des mecs de la BAC de Seine-Saint-Denis qui ne sont là que pour taper (sic), comment voulez-vous que ça se passe ? » (...)

Sur place, les policiers en tenue classique sont « débordés ». Ils ne maîtrisent absolument pas la situation et les ordres de dispersion donnés tardivement ne sont pas suivis d’effet. Quand le ministre de l’Intérieur a vu les premières images qu’il qualifiera de « choquantes », il a réagi en catastrophe : « Il a demandé l’envoi d’un escadron de gendarmes mobiles qui jusque-là étaient sous les ordres de la DOPC, en sécurisation de l’Assemblée nationale. » Ils passent donc sous les ordres de la DSPAP. (...)

« Absence totale de coordination entre les unités présentes »

Arrivés sur place autour de 20h30, les militaires formés au maintien de l’ordre sont « effarés » par ce qui sera la deuxième erreur de la soirée, plus inquiétante : « Il y a une absence totale de coordination entre les unités présentes. » (...)

Une désorganisation qui encourage l’affrontement : « Personne n’a envisagé qu’en face, ils resteraient. Les policiers pensaient qu’ils partiraient rapidement et sans débordement. Moins il y a de préparation, plus il y a de tensions. (...)

Pour ce gendarme, dont l’avis est partagé par un gradé de la préfecture de police, « tout aurait pu bien se passer ». Il livre à actu Paris le plan qu’il aurait fallu appliquer (...)

Les migrants chassés de Paris, une volonté de Didier Lallement

En plus des images de violences policières, celles de migrants chassés de Paris par des policiers, pour être repoussés vers la Seine-Saint-Denis, sont une autre facette de la perte de cette bataille qui alarme aussi sur les conditions de traitement des exilés par l’État, ballottés sans solution. L’ampleur nationale de l’affaire de République a permis, d’une triste façon, d’alerter au maximum sur ce que vivent les migrants au quotidien.

Pour saisir le point de départ de cette exode vers la banlieue, il faut y revenir. Ou du moins, d’abord, s’arrêter aux portes du nord-est Paris. Elles ont vu, depuis 2015, les campements s’installer. Leurs évacuations à l’hiver 2020 – Chapelle, Aubervilliers, Villette – ont été « définitives », mais ont conduit des milliers d’exilés, irréguliers ou non, à l’errance. Elles ont toutes été décidées avec l’assentiment du préfet de police de Paris, Didier Lallement, qui « ne veut plus de migrants dans Paris, peu importe où », soupire un cadre de la « PP ».

« La France n’a de cesse de remettre en cause l’inconditionnalité de l’accueil« , nous explique Gérard Sadik, responsable national de l’asile à La Cimade. L’association aide les exilés et a cosigné un appel à « une politique alternative pour rompre ce cycle infernal de violences ». Car l’État n’a eu que faire de ses propres instructions interministérielles de 2012 et 2018 sur « l’anticipation et l’accompagnement des évacuations des campements illicites » qui visent « la résorption des bidonvilles et camps » par un « meilleur accueil ».

Des migrants chassés de Paris au quotidien vers la Seine-Saint-Denis (...)

Sur 175 000 demandes d’asile en cours, 147 000 sont hébergés, selon les chiffres de l’Office français de l’immigration et de l’intégration. « Il y a donc entre 25 000 et 30 000 personnes en demande d’asile sans hébergement en France, dont la moitié en Île-de-France. Nous devrions assurer la dignité des gens, pas les punir », pointe Gérard Sadik.

Les migrants abandonnés mardi 17 novembre sont de ceux-là. (...)

Les migrants de République sont ceux non pris en charge, entre 500 et 1 000 selon les sources. Avant d’être évacués de Saint-Denis, certains étaient chassés de Paris pour Aubervilliers, parfois violemment. Un soir de septembre, actu Paris avait suivi une de ces nuits d’exode sans sommeil à cause des contrôles de police, menés par un des commissaires de la « Bac 93N » aux manettes lundi. Après l’évacuation de Saint-Denis, la même « chasse à l’homme » a repris, à Saint-Denis et à Aubervilliers. (...)

La France viole sa loi et la Convention européenne des droits de l’homme (...)

Quatre jours après République, le Gouvernement ne propose que 394 des 1 000 places réclamées par Utopia 56, organisatrice du coup de force lundi. L’association nie « l’instrumentalisation » dont elle est accusée. Son objectif ? Que les exilés soient « visibles ».

Et c’est l’absence de loi, en l’occurrence la suspension de certaines libertés par l’état d’urgence sanitaire, qui permet aux policiers chassant des migrants de Paris d’être dans la légalité. Les règles du confinement font que « vous n’avez pas le droit d’être à un endroit si vous ne le justifiez pas », pointe Gérard Sadik. Difficile de se justifier, quand on est un sans-abri. « Comme ils étaient en Seine-Saint-Denis avant, ils y sont renvoyés. »

« Le préfet de police Didier Lallement est sur la sellette » (...)

Un préfet très contesté, d’abord par les élus LFI et de gauche qui réclament sa démission depuis la répression des Gilets jaunes.

Une idée balayée deux fois par Gérald Darmanin, refusant le « fusible ». Pas trois ? Selon notre source à la Direction générale de la gendarmerie, les prochains jours du préfet sur l’Île-de-la-Cité sont loin d’être assurés pour autant : « Le préfet de police Didier Lallement est sur la sellette. S’il y a encore un dérapage, il sera très compliqué de le maintenir. »

La longévité du controversé préfet s’explique par sa réussite à « mater » les esprits avides de révolution qui ont sillonné Paris les samedis : « Macron ne le lâchera pas comme ça, il sait que la République et ses institutions ont été en danger. Pour le président, Lallement a maintenu la République, malgré ses méthodes décriées. » Un sauvetage au prix de nombreuses violences policières et de mutilations sur des Gilets jaunes.

Des méthodes « offensives » pour lesquelles l’IGPN – carte magique brandie par les ministres lorsque des policiers « déconnent » selon les mots de Gérald Darmanin – ne risque pas de remonter la chaîne de commandement, puisqu’elle n’a déjà pas réussi, depuis les violences de lundi soir, à contacter les journalistes témoins de l’agression de Rémy Buisine par un policier. Une enquête que nos confrères d’Arrêt sur images ont mené en quatre heures. (...)

Surtout, l’IGPN ne peut pas enquêter sur le commandement : seule une enquête menée par l’Inspection générale de l’administration peut le permettre. Pour qu’elle soit lancée, il faut que le ministre la saisisse. Ce qu’il n’a pas fait, préférant limiter les enquêtes aux seuls cas individuels et ainsi, masquer sa responsabilité et celle du préfet de police de Paris.