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Mediapart
Ultradroite : anatomie d’une nouvelle menace terroriste
Article mis en ligne le 25 mai 2021
dernière modification le 24 mai 2021

Un rapport du parquet général de Paris, que révèle Mediapart, alerte sur le retour de la menace terroriste d’ultradroite. S’appuyant sur sept affaires, il détaille la professionnalisation des groupes, leur facilité à s’armer et les profils hétéroclites des activistes, pour partie bien insérés socialement. Premier volet de notre série.

C’est une petite musique. Insidieuse. En 2017, des projets d’assassinat du candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon et du maire de Forcalquier Christophe Castaner. En 2018, un projet d’empoisonnement de nourriture halal et un autre de s’en prendre au président de la République Emmanuel Macron. En 2019, des lieux de culte musulmans et juifs qui devaient être pris pour cibles. En 2020, la communauté juive de nouveau visée. À chaque fois, les projets ont été déjoués avant le passage à l’acte.

Mais cette musique nauséabonde continue de se faire entendre jusqu’à ces derniers jours. Un groupuscule néonazi qui voulait attaquer une loge maçonnique est interpellé au début du mois, portant à six le nombre de projets d’attentats attribués à l’ultradroite et déjoués depuis quatre ans. Et puis il y a cette attaque qui n’a pas obtenu la qualification terroriste, mais y ressemble à s’y méprendre. Fin 2019, l’octogénaire raciste Claude Sinké tente de mettre le feu à la mosquée de Bayonne, avant de tirer à plusieurs reprises sur deux fidèles, les blessant grièvement. (...)

L’ultradroite violente est de retour. Bien sûr, pas avec la même intensité que le terrorisme djihadiste, qui a fait 264 morts en six ans. De 1986 à nos jours, les actions de groupes se réclamant de l’ultradroite ont entraîné la mort de 17 personnes, selon un décompte effectué par le programme de recherche Vioramil, mené entre 2016 et 2019 à l’université de Lorraine. L’action préventive des forces de l’ordre a permis d’éviter des tueries similaires à celles réalisées par les djihadistes, mais le noyau dur évalué l’an dernier par la DGSI à 1 000 militants d’ultradroite, auxquels s’ajoutent 2 000 suiveurs, inquiète. Surtout avec la multiplication des projets d’attentats. (...)

Aujourd’hui, Mediapart révèle un nouvel élément de preuve, un pavé de 56 pages à en-tête du parquet général de la cour d’appel de Paris. Datant du mois de mars, ce onzième numéro du « Bulletin sur le terrorisme », émis confidentiellement par le ministère public chapeautant le Parquet national antiterroriste (PNAT), est consacré à la menace représentée par l’ultradroite en France.

Son auteur, dont le nom n’est pas mentionné, fait le constat que « depuis 2016, des militants d’ultradroite s’attachent par leurs actes à troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Pour étayer son propos, le rédacteur du rapport s’appuie sur les sept affaires d’association de malfaiteurs terroriste attribuées à l’ultradroite et suivies au PNAT (le projet d’attaque ciblant des francs-maçons n’était pas connu à l’époque de la rédaction de ce rapport). De son côté, Mediapart a confronté les conclusions du parquet général à divers procès-verbaux tirés desdites procédures, à des notes confidentielles de la DGSI, des études publiées par des chercheurs, ainsi qu’au fruit de nos précédentes enquêtes.

L’obsession de la guerre civile interraciale

Dans tous les dossiers en cours d’instruction, note le parquet général, « la vision du monde des militants est déterminée par l’obsession de la guerre civile interraciale ». Avec une distinction selon les affaires : pour certains mis en cause, cette guerre civile serait à venir dans un futur proche ; pour les autres, elle aurait déjà été déclenchée par les attentats djihadistes de 2015…

Dans sa littérature, dans ses échanges, l’Action des forces opérationnelles (AFO), qui sera démantelée en juin 2018, ne fait aucune référence au nazisme ou au fascisme. En revanche, ses membres sont obnubilés par le « grand remplacement », cette théorie complotiste selon laquelle les élites au pouvoir voudraient substituer des populations venues d’Afrique et de l’Orient aux peuples européens.

Pour les membres d’AFO, l’ennemi est tout désigné : le « péril islamique ». Au prochain attentat djihadiste majeur, ils projettent, en rétorsion, de s’en prendre à des imams « radicaux », de jeter des explosifs sur une mosquée mais aussi d’agresser des femmes voilées… Jusqu’à empoisonner des rayons d’alimentation halal dans les supermarchés de région parisienne…

Pour ces groupes d’ultradroite, « profondément imprégnés par de multiples théories du complot », le parquet général de Paris considère que « l’islam et les musulmans s’imposent comme les boucs émissaires les plus fonctionnels ». (...)

Si les populations musulmanes demeurent la cible privilégiée des militants d’ultradroite mis en examen, le parquet général souligne que « l’obsession antisémite demeure » également. Dans l’une des instructions, l’identité virtuelle d’un militant comporte la mention « I hate jews » (« Je hais les juifs »), reportée dans une orthographe volontairement approximative (« ayatjiouz »).

Dans son rapport, le parquet général dresse l’inventaire à la Prévert « des émotions négatives » qui s’expriment dans les affaires actuellement en cours d’instruction : « La haine des immigrés, des migrants, des juifs, des homosexuels, de la République ; un discours profondément islamophobe, antiféministe et misogyne. »

À ce catalogue, il faut ajouter la figure du « traître » qui, selon le parquet général, a pour fonction de « souder la communauté autour d’un contre-modèle militant et renforcer la vision bipolaire et antagoniste du champ politique ». (...)

Des références idéologiques d’Éric Zemmour au survivalisme

Autre mobile incitant les membres de l’ultradroite à passer à l’acte : une volonté de réécrire l’Histoire, de proposer une version alternative à celle « écrite par les vainqueurs », de défendre la mémoire des vaincus. Dans les groupuscules néonazis poursuivis pour « association de malfaiteurs terroriste », les pseudonymes utilisés par les membres renvoient sans surprise aux codes du IIIe Reich. (...)

Le parquet général souligne que ces références s’inspirent des déclarations « du polémiste Éric Zemmour » qui, à l’automne 2016, avait affirmé sur le plateau de LCI : « Nous sommes dans la revanche de la guerre d’Algérie ! » Des propos qui, selon le parquet général, ont « connu un large écho au sein de la nébuleuse » d’ultradroite. Dans le dossier AFO, l’un des mis en examen, quadragénaire, a cité parmi ses lectures, hormis des ouvrages religieux catholiques, un certain Éric Zemmour.

Outre le polémiste, les militants d’ultradroite tentés par l’action violente se réfèrent – de manière systématique dans les affaires récentes – au mouvement survivaliste racialiste blanc, qui prédit un inévitable effondrement énergétique, écologique, politique et social. Dans un dossier, en 2018, un futur mis en examen propose des formations de combat, de secourisme, de topographie, d’airsoft et des stages de survivalisme, « pour résister à l’islam ».

Dans la procédure AFO, de nombreux mis en examen disent avoir organisé ou participé à « des stages de survivalisme » pour se préparer à une « guerre civile » qu’ils disent imminente. L’un des mis en examen raconte qu’il s’y adonnait seul en forêt et appréciait le fait de « pousser [ses] limites en survie et de réfléchir ». (...)

Dernière référence de cette ultradroite violente, la plus glaçante : celle des glorieux prédécesseurs, ceux qui ont perpétré ces 30 dernières années des tueries de masse au nom d’une idéologie d’extrême droite.

Le parquet général souligne dans son rapport la « forme de fascination » que les auteurs de ces tueries exercent sur les militants actuellement poursuivis pour association de malfaiteurs terroriste, « notamment [chez] les plus jeunes d’entre eux ». (...)

Quelles que soient leurs sources d’inspiration, ceux tentés par le passage à l’action violente font tous le même constat : l’État a failli à sa mission de les protéger de la menace terroriste djihadiste. Il en découlerait une nécessité de se substituer à l’État (...)

Des profils sociaux bien insérés

Haine de l’autre, antisémitisme, peur : les motivations répertoriées sont des marqueurs traditionnels de la mouvance. Les profils, beaucoup moins. Dans son rapport, le parquet général fait le constat que les affaires étudiées ne lui permettent pas « d’identifier un profil type de militant d’ultradroite susceptible de tenter une action armée ». Dans au moins quatre affaires, tous les âges sont représentés et les personnes impliquées, hommes et femmes, ont entre 20 et 60 ans. « Leurs profils sociaux bien insérés tranchent avec l’image de l’ultradroite composée de post-adolescents vivant en marge de la société », écrivent les magistrats. (...)

Les uns ont voté pour le Rassemblement national (« le moins pire ») ou quitté le RPR, l’UMP ou LR pour des mouvements groupusculaires de droite nationale. Mais d’autres parlent d’un engagement à droite. L’un des mis en examen se dit « proche du groupe LR mais pas de l’extrême droite ». Une autre affirme : « Moi, j’étais de la droite. J’ai voté Sarkozy. Je n’ai jamais voté Le Pen. » Un autre encore se définit comme « patriote gaulliste mais pas capitaliste à outrance » et affirme avoir voté « à droite » et « ne pas avoir confiance dans les extrêmes et notamment le Rassemblement national et La France insoumise ».

Pour plusieurs d’entre eux, les attentats qui ont frappé la France en 2015 et 2016 ont agi en déclencheur. (...)

il reste une constante, déjà abondamment traitée par Mediapart (ici, ici et là) : la présence de membres des forces de sécurité. D’après le décompte du parquet général, sur les sept affaires actuellement en cours d’instruction, cinq impliquent des militaires ou d’anciens militaires. Dans l’une d’entre elles, l’un des individus interpellés, gendarme volontaire adjoint, connaît des difficultés avec sa hiérarchie en raison de la confession musulmane de son supérieur, le commandant de la brigade. Il sera exclu de l’armée.

Mediapart avait révélé dès le printemps 2018 les inquiétudes de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui avait alerté les pouvoirs publics sur la proportion grandissante de militaires ou de membres des forces de l’ordre ayant intégré des groupuscules d’ultradroite. (...)

Et quand ils ne font pas partie des forces de sécurité, les militants d’ultradroite les plus violents gravitent autour. (...)

La professionnalisation des cellules d’ultradroite (...)

La prise de conscience de la professionnalisation des cellules d’ultradroite date du mois de juin 2018 et du démantèlement d’AFO.

Lors des perquisitions, les enquêteurs mettent la main sur l’organigramme de l’organisation clandestine, qui recensait quelque 110 membres, répartis en dix sections régionales et couvrant une soixantaine de départements. Le tout est très hiérarchisé, fortement cloisonné, avec un système de code couleur défini selon le statut et les compétences de chacun. Quatre niveaux d’habilitation déterminent l’accès à l’information interne. Au-delà du maillage territorial, AFO dispose d’un groupe « Action » qui cherche à recruter ses membres au sein de forces armées ou de sécurité. (...)

Dans son rapport, le parquet général souligne que dans tous les groupes d’ultradroite poursuivis pour « association de malfaiteurs terroriste », les membres les plus jeunes sont « initiés aux modes d’action lors des séances d’entraînements physiques et à l’apprentissage des règles et méthodes militaires ». Au printemps 2018, la section francilienne d’AFO, composée d’une dizaine de membres, est allée plus loin en s’entraînant au maniement d’explosifs artisanaux. Ce qui provoquera l’accélération de l’enquête judiciaire et l’interpellation des suspects, dont le passage à l’acte semblait désormais imminent. (...)

Des groupes qui s’arment sans « difficultés »

Sans grande surprise, les militants d’ultradroite manifestent une fascination pour les armes. Bon nombre pratiquent le tir sportif ou la chasse. Selon nos informations, les services de renseignement estimaient à 350, en 2019, le nombre de membres de l’ultradroite possédant légalement une ou plusieurs armes à feu. (...)

Dans son document de 56 pages, le parquet général de Paris constate que « contrairement aux affaires djihadistes récentes, aucun des dossiers ultradroite en cours d’instruction ne met en lumière d’éventuelles difficultés des acteurs à se procurer des armes ». Un constat partagé au niveau européen. Un rapport confidentiel d’Europol démontrait en 2019 que les groupuscules d’extrême droite investissent dans l’achat d’armes et la confection d’explosifs. (...)

Si certains activistes semblent davantage vivre dans l’effervescence des préparatifs, sans volonté réelle de mener un attentat, d’autre s’impatientent d’un passage à l’acte qui tarde à se concrétiser. (...)

le risque principal, craint par les autorités : un individu seul, fatigué de cette extrême droite de témoignage, de ces postures de matamore, qui déciderait de passer à l’action. « Dans pratiquement tous les cas, ceux qui ont été appréhendés ont basculé dans un projet terroriste en partie car ils ne se reconnaissaient ni dans le Rassemblement national ni dans un groupuscule radical », conclut le parquet général. (...)

Dans une affaire très récente, un des mis en examen affichait son appartenance au groupuscule international Atomwaffen Division (« Division de l’arme atomique ») créé en 2015, principalement implanté aux États-Unis, qui promeut la théorie de l’« accélérationnisme ». Selon cette théorie très populaire ces derniers mois au sein de l’ultradroite, il conviendrait de provoquer, par la violence et le terrorisme, une situation de chaos. Celle-ci permettrait enfin le déclenchement de la guerre interraciale tant attendue.