Une assistante sociale a été tuée dans l’exercice de ses fonctions. Il ne devrait pas y avoir d’hommage national, car ni le pouvoir en place, ni les médias mainstream n’ont vraiment de considération pour les travailleurs sociaux, alors que, par leur engagement et leurs valeurs, ils contribuent grandement à freiner le délitement de notre société.
Audrey Adam, assistante sociale de 36 ans, relevant des services sociaux du Conseil Départemental de l’Aube (Pôle des solidarités), est morte ce mercredi 12 mai, vraisemblablement tuée par balle par un homme de 83 ans auquel elle rendait visite, à Virey-sous-Bar. Cet homme a été retrouvé mort par le GIGN, les constatations laissant supposer qu’il s’est suicidé après avoir tué l’assistante sociale qui lui rendait régulièrement visite, alors que l’épouse du vieil homme, atteinte d’Alzheimer, avait été placée depuis quelques mois dans un Ehpad. Lui-même devait être en difficulté puisque l’accompagnement professionnel personnalisé qu’effectuait l’assistante sociale avait lieu dans le cadre d’un dispositif spécialisé (MAIA) qui a pour but d’associer tous les acteurs engagés dans l’accompagnement des personnes âgées de plus de 60 ans en perte d’autonomie. (...)
La dernière réunion officielle de la mandature en cours, qui se tient le lundi 17 mai à Troyes, devrait être marquée par le deuil et le recueillement.
Dès l’annonce de la nouvelle hier, j’écrivais dans un post Facebook :
« Assistante sociale abattue : Il est à peu près certain que le gouvernement et le chef de l’État ne verront pas la nécessité d’une cérémonie nationale en hommage ou minute de silence à cette professionnelle exécutée dans l’exercice de sa mission. Comme ce ne fut pas le cas pour Jacques Gasztowtt, éducateur spécialisé du Service Social de Protection de l’Enfance de Nantes, tué lors d’une visite médiatisée par le père d’une enfant, ni pour Marina Fuseau, éducatrice spécialisée, tuée de plusieurs coups de couteau dans un foyer éducatif de Poitiers, ni pour Morgane Nauwelaers, psychologue à Annecy, tuée par l’homme qu’elle soupçonnait d’inceste dans un signalement, ni pour Cyril Pierreval, chef de service d’un CADA, tué par un pensionnaire le 19 février dernier à Pau. »
Je donnais lien avec l’article publié aussitôt par mon ami Didier Dubasque sur son blog (dont je reproduis de larges extraits ci-après). L’écho a été considérable, viral : mon post a été partagé plus de 8000 fois. Plusieurs centaines de commentaires : nombreux, provenant de travailleurs sociaux, expriment leur désarroi : difficile de dire si la violence extrême est en progression (car on a connu jadis quelques cas de professionnel·les tué·es dans l’exercice de leur fonction), mais beaucoup s’accordent pour dire qu’une violence en paroles, en menaces, existe et de plus en plus. La société, pour diverses raisons mais certainement du fait des inégalités (moralement condamnables mais « légales ») et d’idéologies renvoyant les individus à leur solitude et niant l’intérêt commun (fortement impulsées par les possédants), se fracture, se compartimente, incite chacun à défendre son bout de gras. Certaines missions sont plus périlleuses, en particulier dans la protection de l’enfance avec des visites à domicile (risquées) ou lors de rencontres médiatisées, auprès de personnes contestant une mesure de placement d’un enfant, ou même à propos d’aides financières (l’assistante sociale étant suspectée d’être responsable du refus d’attribution d’un secours). Sans parler des personnes présentant des troubles psychiatriques, parfois lourds, auxquelles les travailleurs sociaux sont confrontés, soit des lieux plus ou moins fermés, soit carrément en milieu ouvert. Les conséquences d’un tel drame pourraient être, malheureusement, non pas d’améliorer les conditions d’exercice du métier mais de compliquer davantage encore la rencontre réelle entre une personne en difficulté et celle ou celui qui lui vient en aide. Le paradoxe est que les plateformes d’appel téléphonique, les fonctionnements de guichets impersonnels, les dossiers traités sans continuité, sont largement cause d’une déshumanisation qui exaspère les populations. Or là on a une professionnelle qui vient à domicile auprès d’une personne, sans doute en souffrance, pour l’écouter, pour parler avec elle, pour établir un lien foncièrement humain et non pas froid et à distance. (...)
Il s’agit plutôt de savoir si l’État va enfin s’engager à soutenir, à valoriser, à « porter » le travail social, qui n’a ni le poids de la Santé ni celui de l’Éducation Nationale. Les vieux réflexes de dévouement sont là, certes respectables mais empêchant de se mobiliser, pour ne pas délaisser les « usagers ». De nombreux médias ne s’intéressent à ces professions que s’ils peuvent en dénaturer les missions et déverser leur hargne envers une profession bizarre qui est payée (mal) pour faire œuvre humaine. Cela en défrise plus d’un, d’où ces campagnes incessantes contre des travailleurs sociaux qui n’en peuvent mais, et qui finalement se taisent, attendent que ça passe. (...)
Dès le lendemain du drame, Didier Dubasque, ancien président de l’Association Nationale des Assistants Sociaux (ANAS), auteur et coauteur de plusieurs ouvrages sur le travail social (dont l’un, récent, Comprendre et maîtriser les excès de la société numérique ),titulaire du blog Écrire pour et sur le travail social, publiait un article dont je livre ici l’essentiel avec son accord. (...)
Le nombre de personnes qui ont des troubles psychiques est en augmentation. Toutes ne passent pas à l’acte, d’autres s’en prennent à elles-mêmes ou à leur famille. Mais cette violence se tourne aussi contre les professionnels qui assument des missions de service public. Les travailleurs sociaux sont en première ligne, faut-il le rappeler ? L’auteur du meurtre qui s’est suicidé était âgé d’environ 80 ans ». Il était décrit comme « colérique et en voulant à la terre entière ». Nous en connaissons beaucoup qui en « veulent à la terre entière ». C’est bien là le problème. […]
Mais ce drame, comme les autres, pose la question de la sécurité des travailleurs sociaux qui sont en contact avec des personnes déséquilibrées qui basculent en un instant dans la violence. Les professionnels réclament depuis longtemps d’être soutenus. Il faut aussi leur apporter des formations sur le repérage des risques sinon ce sera la peur qui dominera au détriment de la confiance et du vivre ensemble.