Les grandes entreprises dépensent plus de 380 millions d’euros par an pour tenter d’influencer les politiques publiques européennes. Un chiffre en hausse de 7% par rapport à 2025, selon une étude de deux ONG. Entretien avec Vicky Can, chercheuse à l’Observatoire européen des entreprises et auteure de ce rapport.
RFI : Votre rapport indique que les grandes entreprises dépensent plus de 380 millions d’euros en lobbying auprès de l’Union européenne (UE). Qui sont les plus gros dépensiers ?
Vicky Can : Nous avons étudié les groupes de lobbying d’entreprises à Bruxelles qui dépensent plus d’un million d’euros par an. Ensemble, nous avons constaté qu’ils dépensent collectivement 382 millions d’euros en lobbying auprès des institutions européennes.
Les plus importants parmi eux appartiennent au secteur des géants des nouvelles technologies. Nous parlons ici de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp), Amazon, Apple, mais aussi du secteur financier, y compris les fédérations bancaires, ainsi que des secteurs de l’énergie et de la chimie. Ce sont aujourd’hui les plus gros dépensiers en matière de lobbying d’entreprise à Bruxelles.
Pourquoi les géants de la tech dépensent tant pour influencer l’UE ?
Nous savons que le secteur des grandes technologies a connu une croissance considérable au cours des 10 à 15 dernières années. Il y a 15 ans, nous ne parlions pas des « géants de la tech ». Mais aujourd’hui, les débats portent sur les réglementations numériques, l’intelligence artificielle, la protection des données personnelles et de la vie privée. Les institutions tentent de réglementer dans une certaine mesure ces grandes entreprises technologiques, mais l’industrie investit énormément d’argent pour influencer les régulateurs. Elle parvient souvent à maintenir des règles peu contraignantes, voire à démanteler des réglementations déjà en vigueur. C’est vraiment préoccupant.
Pourquoi le lobbying s’est intensifié ces derniers mois auprès de l’UE ? (...)
Je pense qu’il existe une alliance informelle, ou au moins une convergence d’intérêts, autour d’un programme centré exclusivement sur l’économie, mais une économie au service des grandes entreprises. Cette convergence vise également à réduire les réglementations qui nous protègent tous : les règles environnementales, les règles sociales et celles qui protègent les droits numériques. Ces protections sont aujourd’hui menacées par cette alliance entre la droite politique et les milieux industriels. Je pense donc que les lobbyistes vivent actuellement une période particulièrement favorable à Bruxelles.
Pouvez-vous nous raconter comment ça se passe, très concrètement, le lobbying ? (...)
Nous constatons actuellement qu’au niveau européen, la Commission ouvre davantage de canaux permettant à l’industrie de la rencontrer et de discuter de ses priorités. Pendant ce temps, la voix de la société civile, des citoyens, des universitaires indépendants et des scientifiques est de plus en plus marginalisée. Cela a un impact direct sur les règles censées vous protéger, vous et moi, en tant que citoyens.
Donc le lobbying, ça marche vraiment ?
Oui, nous observons ces types de situation en permanence. (...)
Nous sommes donc dans une situation où l’industrie indique à la Commission ce qu’elle souhaite, et où la Commission en applique une très grande partie.