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France24
La Nouvelle-Calédonie submergée par "un sentiment général de colère et d’injustice"
#NouvelleCaledonie #Kanaky
Article mis en ligne le 15 mai 2024

Alors que l’Assemblée nationale a adopté dans la nuit de mardi à mercredi la révision constitutionnelle réformant le corps électoral propre au scrutin provincial en Nouvelle-Calédonie, les émeutes se sont poursuivies pour la deuxième nuit consécutive sur l’archipel du Pacifique, donnant lieu à plusieurs dizaines d’interpellations et au décès de trois personnes. Pourquoi ce projet de réforme attise-t-il la colère ?

(...) Depuis 1998, en vertu de l’accord de Nouméa, seuls les natifs et les résidents de longue date peuvent prendre part à ce scrutin, ainsi qu’aux référendums, afin de préserver l’équilibre entre la population kanake - autochtone de l’archipel - et les nouveaux arrivants venant de France métropolitaine.

Mais au fil des ans, la proportion d’électeurs privée de droit de vote aux élections provinciales n’a cessé de croître. Aujourd’hui, un électeur sur cinq serait concerné. Avec cette réforme, portée par le ministre de l’Intérieur et des Outre-mer Gérald Darmanin, environ 25 000 personnes pourraient intégrer la liste électorale : 12 441 natifs et près de 13 400 résidents depuis au moins 10 ans, selon l’Institut de la statistique de Nouvelle-Calédonie. Des élections provinciales sont censées avoir lieu avant décembre 2024 pour choisir les élus des trois assemblées de provinces. (...)

Une "crainte de voir la population kanake disparaître"

L’enjeu des élections provinciales est important : la distribution des sièges au sein des provinces influence directement la répartition des sièges au Congrès (le Parlement local), qui à son tour désigne le président du gouvernement de Nouvelle-Calédonie. En 2019, les anti-indépendantistes ont obtenu 28 sièges sur les 54 du Congrès.

Alors que les loyalistes réclament "les mêmes droits" qu’ailleurs dans le pays, les indépendantistes, eux, estiment qu’un dégel du corps électoral risque de leur faire perdre encore plus de sièges au Congrès et de "minoriser encore plus le peuple autochtone kanak", qui représentait 41,2 % de la population de l’archipel au recensement de 2019, selon l’Insee.

"La population calédonienne remet en question la légitimité de permettre à une partie de la population, qui pourrait ne pas rester très longtemps en Nouvelle-Calédonie, ou rester dans des cercles très fermés dans le sud du territoire, d’avoir accès au vote", explique Évelyne Barthou, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Pau. "Il existe un sentiment général de colère et d’injustice, mais aussi une crainte de voir la population kanake disparaître ou être noyée parmi le reste. Ces tensions seraient moins fortes si les inégalités entre les Européens et les Kanaks n’étaient pas aussi marquées aujourd’hui."

Foyer des affrontements actuels, Nouméa, dans la province Sud, possède une concentration importante de la population européenne et une économie dominante. Au sein même de la capitale, des inégalités sociales et économiques persistent avec "des clivages ethniques très marqués, avec d’un côté des quartiers économiquement favorisés et de l’autre des quartiers largement défavorisés, habités majoritairement par des Kanaks ou des Mélanésiens", ajoute Évelyne Barthou.

Ce projet de réforme de la Constitution fait suite aux trois référendums sur l’indépendance remportés par le camp du "non" entre 2018 et 2021. Le dernier, marqué par une abstention record, a été boycotté par les indépendantistes qui dénonçaient notamment son organisation en pleine crise sanitaire. (...)

Les indépendantistes du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) dénoncent par ailleurs le passage en force de la réforme (...)

Une histoire coloniale "oubliée"

C’est en 1988 que les discussions sur l’avenir de l’île ont débuté, après une décennie marquée par des conflits et des violences séparatistes. Les accords Matignon-Oudinot ont alors été signés, créant trois provinces et reconnaissant officiellement le peuple kanak. Dix ans plus tard, l’accord de Nouméa signé sous l’égide du Premier ministre Lionel Jospin, a engagé le processus de décolonisation du "Caillou" par étapes.

"Alors que l’accord de Nouméa a permis le transfert de compétences, l’histoire coloniale de la Nouvelle-Calédonie semble aujourd’hui être oubliée dans le débat parlementaire, où une partie des représentants n’en tient pas compte", analyse Isabelle Merle. "L’idée de cette réforme est de revenir à une situation initiale où tout Français arrivant sur le territoire avait le droit de vote, alors que les Kanaks ne l’avaient pas. Cette réouverture des vannes suscite des tensions, comme prévu et annoncé."

La colère suscitée par cette réforme s’ajoute à la frustration sociale dans un archipel où plus de 26 % des jeunes sont au chômage et où la crise du nickel, principale ressource économique de la Nouvelle-Calédonie, suscite de vives inquiétudes. (...)

"Logique néocoloniale"

Lors de cette session parlementaire, les différences sont particulièrement marquées entre les élus qui considèrent la décolonisation comme un concept du passé - à l’image du député calédonien Nicolas Metzdorf (Renaissance), connu pour ses positions anti-indépendantistes, qui est rapporteur du texte - et ceux qui rappellent que l’île est toujours inscrite par l’ONU comme territoire non autonome en attente de décolonisation, rappellent nos confrères de Mediapart.

Pour la jeunesse calédonienne, le colonialisme n’est pas un phénomène qui appartient totalement au passé. "Malgré une préférence locale pour l’emploi, de nombreux jeunes voient des opportunités leur échapper au profit de Métropolitains", soulève Évelyne Barthou, qui a mené une enquête de terrain auprès de la jeunesse calédonienne l’année dernière. "C’est un exemple parmi d’autres de la logique néocoloniale à laquelle la Nouvelle-Calédonie reste encline aujourd’hui."

Le projet du loi du gouvernement – en situation de majorité relative à l’Assemblée nationale – a été adopté dans la nuit de mardi à mercredi par 351 voix contre 153, les députés de gauche s’opposant à son adoption. Le RN et Les Républicains ont largement voté pour, comme l’écrasante majorité du camp présidentiel, à l’exception d’une poignée de députés MoDem. (...)

Si un accord global sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie est trouvé localement d’ici au 1er juillet 2024, la révision constitutionnelle sera suspendue. (...)