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l’Humanité
« Le seul pouvoir que la classe ouvrière a jamais eu pour se protéger des ultra-riches, c’est le pouvoir du nombre » : entretien avec l’économiste et trader britannique Gary Stevenson
#capitalisme #classeOuvrere #inegalites #extremedroite
Article mis en ligne le 23 juin 2026
dernière modification le 20 juin 2026

Économiste et trader britannique reconverti en militant de la taxation des riches outre-Manche, Gary Stevenson était à Paris pour rencontrer Gabriel Zucman, dont il défend ardemment les travaux. Il raconte ses années dans les salles du marché de la City.

(...) Il parle vite, lâche des « fucking » pour ponctuer ses phrases et s’énerve contre la bêtise du système économique capitaliste et nébuleux. Pour lui, chacun devrait pouvoir s’acheter une maison, une seule, pour y vivre, et pas pour accumuler du capital, parier à la baisse ou à la hausse sur des valeurs ou sur la fin du monde. Le militant de la taxation des riches fixe son interlocuteur de ses yeux clairs, qu’il ne baisse jamais. Rencontre avec un « trader repenti ». (...)

Les classes ouvrière et moyenne ont été convaincues que la seule façon de s’en sortir était d’agir individuellement. Or on vit dans des économies de prédation, qui créent des problèmes sociaux structurels que des individus isolés ne peuvent pas résoudre. (...)

Faire de la compétition la valeur centrale de nos sociétés a des conséquences sur les individus et le collectif. L’argent devient une manière de trier les êtres humains, de les éloigner. On s’étonne aujourd’hui que les gens soient en colère. Mais ils voient leur niveau de vie baisser sans comprendre précisément pourquoi, face à des médias et des personnalités politiques qui nient leur réalité.

Une colère que récupère l’extrême droite… (...)

L’extrême droite a une réponse facile à la question pourquoi suis-je pauvre ? C’est à cause des immigrés. Leur message a beau être faux, il est très facile à comprendre.

Vous parlez de « travailler dur », mais comment tenir ce discours à des personnes épuisées par la vie quotidienne et sa dégradation ?

Il y a évidemment des gens qui n’ont rien, qui donnent tout pour nourrir leurs enfants pendant qu’eux sautent des repas. D’autres travaillent à plein temps sans parvenir à se loger. Personne n’a envie d’être pauvre, et encore moins de l’envisager pour ses enfants. Je pense que, malgré tout, ces personnes veulent encore croire en quelque chose. Certains vont à l’église, d’autres amènent leurs enfants au stade voir des matchs de football, même quand ils peuvent à peine se payer le billet… Dans cet âge post-religieux dans lequel nous vivons, l’extrême droite remplit un vide. La gauche pourrait le faire, mais elle se doit d’être accessible. En tant qu’enfant de la classe ouvrière qui est allé vers la gauche parce qu’il cherchait des moyens de réduire les inégalités, je l’ai souvent trouvée peu accueillante et confuse. Ce que je lui demandais c’était de me montrer un chemin qui me permettrait, à moi comme à mes enfants, de sortir de la pauvreté, et j’aurais travaillé jusqu’à ma mort pour ça. Les grandes idées de justice et d’égalité c’est bien, si tu peux te les permettre. La gauche arrive avec ses grands discours sur les arbres, le CO2… Mais on brûlera tous les arbres si ça nous sort de la pauvreté ! Les besoins matériels doivent être une priorité. Les gens doivent pouvoir nourrir leurs enfants, mettre un toit sur leur tête… Et, tant qu’on n’a pas une gauche qui priorise ça, elle va continuer à perdre. (...)