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Non-Fiction
Face au système inégalitaire : les voies de l’émancipation
Voulons-nous vraiment l’égalité ? Patrick Savidan Éditeur : Albin Michel
Article mis en ligne le 11 novembre 2015
dernière modification le 4 novembre 2015

Un ouvrage d’une parfaite lisibilité et d’une grande richesse théorique, qui explore les moyens de remettre en cause le système inégalitaire.

Difficile de trouver un guide plus informé que Patrick Savidan pour se pencher sur l’étrange paradoxe consistant à voir augmenter les inégalités que, pourtant, nous ne cessons de dénoncer. Auteur d’une œuvre imposante, largement consacrée à repenser la question de l’égalité, président et co-fondateur de l’Observatoire des inégalités, P. Savidan utilise les ressources de la philosophie politique (mais pas exclusivement : on ne saurait lui faire le reproche de préférer la beauté de l’idée pure à l’encombrante banalité des faits) pour nous offrir un texte d’une parfaite lisibilité et d’une richesse théorique tout à fait remarquable.

La façon dont nous raisonnons à propos des inégalités contribue-t-elle au creusement de celles-ci ? En formulant ainsi le problème, P. Savidan manifeste le souci fondamental d’associer la question morale et la question politique. L’éthique de l’égalisation, ou pour parler comme Tocqueville, la passion de l’égalité, celle de nos sociétés démocratiques, est une passion contrariée. Serions-nous dès lors impuissants face à la montée des inégalités ? De nombreux arguments (ou causes externes) peuvent être moblisés en ce sens : la force de la mondialisation, la prééminence des pouvoirs économiques, les défaillances des systèmes politiques, le pouvoir des élites (et les alliances entre leurs diverses composantes), l’absence d’offre politique crédible susceptible de s’opposer réellement au système inégalitaire, ou encore le fait que nos démocraties se seraient transformées en oligarchies. Ces hypothèses méritent, à n’en pas douter, un examen attentif. La dernière tout particulièrement.

Consentirions-nous à ce que Thierry Pech a nommé sécession, en l’occurrence celle des riches ? Le modèle de la vie bonne serait désormais, depuis les années 1980, celui des privilégiés  : c’est de ce moment, en effet, que date la libéralisation des marchés et, corrélativement, la désinhibition par rapport à l’enrichissement, la fascination pour la vie des riches, le spectacle qu’ils en donnent autorisant une sorte de vie par procuration. P. Savidan, sans nier la fonction de l’envie à l’âge démocratique, n’est guère convaincu par cette approche psychologisante largement fondée sur le caractère illimité du désir. Si envie il y a, « de quoi est-elle envie ? », se demande l’auteur . La tendance oligarchique contemporaine mérite une autre hypothèse.

L’aspiration à la sûreté (...)

la question de la justice sociale ne doit pas se cantonner à des objectifs de suppression de la pauvreté. Pourquoi ? L’auteur fait ici précieusement référence à Rousseau : pour être juste, le système social doit certes se préoccuper que chacun ait assez (dans cette perspective, le salaire à vie défendu par Bernard Friot me semble une piste intéressante), mais également que nul n’ait trop. Car, ce que montre «  la chronique des oligarchies retrouvées  » , c’est que l’effet inévitable de ce trop est de faire basculer le droit du côté des plus riches et, dès lors, de menacer l’équilibre social.

Est-il encore temps d’inverser la tendance ? (...)

Si nous adoptons des comportements contribuant à creuser les inégalités, c’est très largement parce que nous manifestons de la défiance à l’égard de gouvernements incapables de réduire les inégalités et la précarité.

Pour rendre compte de la préférence pour l’inégalité, ette piste explicative est plus heuristique que le recours aux causes internes (c’est-à-dire celles qui proviendraient des individus). Ainsi ni l’ignorance, ni la mauvaise foi, ni l’immoralité, ni l’irrationalité (la faiblesse de la volonté, telle qu’on la trouve analysée, après Aristote, chez le philosophe américain Donald Davidson, est l’objet d’un développement important, qui d’ailleurs vient contrarier l’idée que nous adopterions des comportements irrationnels, là où nous sommes mus par des croyances nous apparaissant comme raisonnables) ne peuvent l’appréhender de façon satisfaisante. S’il s’agit de comprendre « la troublante discordance entre ce que nous croyons, ce que nous désirons et ce que nous faisons » , il nous faut examiner l’histoire du projet d’égalisation des conditions. Et, comme nous l’avons vu, notre représentation de l’avenir n’est plus du tout claire. (...)