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Marie-Claude Saliceti
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Lubrizol : la catastrophe n’a pas (encore) eu lieu
Article mis en ligne le 8 octobre 2019

Quelques jours après l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, l’historien Renaud Bécot revient sur l’histoire du site et fait le récit de la gestion de cette crise. Une mise en perspective approfondie qui s’impose pour dépasser les écueils d’une lecture présentiste de l’actualité. Symptôme de l’échec toujours répété de la maîtrise des risques industriels, ce type d’accident ne devrait-il pas être l’occasion d’interroger la viabilité écologique et sociale de nos choix de production et de consommation ?

Faire sortir « l’affaire Lubrizol » de la lecture présentiste qui prédomine dans la sphère médiatique est une urgence, car cette lecture présentiste conduit à poser de mauvaises questions – autant sur « l’origine » ou « les causes » de l’accident, que sur ses conséquences socio-écologiques. Ce sont pourtant les récits et les questions qui sont soulevées maintenant, dans l’urgence et dans les controverses de l’après-catastrophe, qui vont orienter les réponses qui pourront être apportées à cet accident – comme ce fut le cas, par exemple, après la catastrophe d’AZF en 2001[3].

Sortir du présentisme en inscrivant l’accident dans une histoire longue de la gestion des risques industriels ne consiste pas simplement à faire un détour par le passé, « c’est aussi et avant tout rouvrir le futur[4] ». Cette réouverture du futur repose sur la (re)formulation des questions qui pourront éclairer les enjeux que soulèvent l’accident industriel – et rendre aussi pertinentes que possibles ces questions afin qu’elles puissent faciliter l’élaboration de réponses qui intégreront à la fois des aspirations à la justice sociale et à la justice environnementale pour repenser la place du pétrole et de ses dérivés dans nos sociétés, ainsi que leurs coûts socio-écologiques. Ce sont la définition même des besoins de nos sociétés contemporaines qui doivent être repensés : l’interrogation ne doit plus tant porter sur « l’erreur technique » qui serait à l’origine de l’accident, que sur les décisions sociales et politiques qui rendent possible ces accidents inhérents à nos modes de consommation et de production.

Rouvrir le futur implique aussi de dire et reconnaître, qu’au regard de l’histoire des controverses sur les effets sanitaires des 5235 tonnes de substances brûlées dans les entrepôts de Rouen, il existe une incertitude forte sur les effets potentiellement toxiques des fumées – et que les causes de cette incertitude doivent être expliquées afin de pouvoir construire des dispositifs de suivis sanitaires adaptés. Reconnaître et expliquer l’incertitude est une démarche diamétralement opposée à la posture de maîtrise complète du sujet que continue d’afficher la Préfecture de Seine-Maritime. (...)