Patrick Zylberman est l’auteur, avec Lion Murard, d’un ouvrage de référence sur l’histoire de l’hygiène publique en France, paru en 1996. Presque vingt ans après, il publie un livre d’une égale importance sur les crises sanitaires des trente dernières années. L’écart entre ces deux livres permet de mesurer ce qui s’est passé en un siècle. La « santé publique » est devenue « santé globale », ce qui ne signifie pas seulement que les techniques de gouvernement de la santé mises en place en Europe se sont étendues au reste du monde, mais plus profondément qu’elles se sont transformées en changeant d’échelle.
Il ne s’agit plus en effet de cartographier les risques des populations en comptant les cas sur un territoire mais d’anticiper les catastrophes sanitaires à venir en traquant les microbes sur toute la planète. L’enquête historique de Patrick Zylberman suit le mouvement des idées et des techniques qui ont produit ce basculement.
L’effet d’une telle enquête est de problématiser l’idée de sécurité sanitaire. Cette notion fait partie du paysage politique français depuis la création d’agences de sécurité sanitaire à la fin des années 1990. Il s’agissait alors de protéger les personnes contre des risques thérapeutiques de différentes natures, qui pouvaient venir des médicaments, de l’alimentation ou de l’environnement. Mais la mise en place progressive de ce cadre spécifiquement français, sous l’égide du principe de précaution, ne doit pas masquer l’étrangeté de l’alliance entre santé et sécurité, et la pluralité des formes qu’elle revêt. Parler de sécurité sanitaire, ou encore de sécurité humaine ou de biosécurité, c’est cesser de faire de la sécurité la prérogative de l’État-nation pour l’organiser là où le vivant est exposé à des menaces. Loin d’affaiblir l’État, cette nouvelle définition de la sécurité l’autorise à intervenir partout où des menaces biologiques peuvent émerger. L’histoire de la sécurité sanitaire est donc une histoire globale, attentive à la redéfinition des États en fonction de cette nouvelle prérogative. (...)
Dans le nouveau monde de la santé globale, le futur est moins calculé que scénarisé, moins prévu qu’anticipé. Non que les formes classiques de la prévention aient disparu, mais elles se réorganisent autrement en fonction de ce nouveau principe de sécurité.
Patrick Zylberman s’interroge ainsi sur l’usage de la fiction dans la santé publique contemporaine : « La sécurité sanitaire est aujourd’hui l’objet ou le prétexte d’une dégringolade vertigineuse dans la fiction. Chiffres exagérés, analogies sans fondement, scénarios de la terreur biologique en sont des exemples signalés. (...) Quelles sont les origines de cette envahissante logique du pire ? Et quels en sont les enjeux lorsqu’elle s’applique à la défense contre les menaces microbiennes ? » (p. 24). Sous les politiques sanitaires et les plans de préparation il s’agit donc de découvrir un régime de circulation des affects dans l’imagination des maladies à venir. (...)
Le point de départ de cette histoire est la crainte d’une attaque bioterroriste qui saisit les autorités américaines après la fin de la guerre froide. « Tempêtes microbiennes » : le titre joue sur l’analogie avec les campagnes militaires en Irak, « Tempêtes du désert ». Alors que la guerre froide reposait sur le scénario d’une destruction mutuelle par l’arme nucléaire, la disparition de l’ennemi soviétique, et la révélation des recherches biologiques menées dans ses laboratoires, conduisent les États-Unis à redouter des menaces non-conventionnelles. L’arme biologique, c’est l’arme du pauvre : peu coûteuse à fabriquer, elle se diffuse facilement par l’air ou les moyens de transport, affectant rapidement et de façon invisible les populations humaines ou animales. D’où l’investissement massif et préventif du gouvernement américain dans la recherche sur les agents biologiques à usage potentiellement militaire (« dual use ») : anthrax, variole... (...)