La silhouette féminine est depuis longtemps l’objet de normes sociales. À l’heure des réseaux sociaux, ces normes s’intensifient et provoquent en réaction des mouvements « body-positifs ».
(...) Filtres chubby (« potelé » en anglais) ou skinny (maigre) sur TikTok, éditeurs d’images avec filtres minceur [1], filtres déjà intégrés aux smartphones, notre apparence physique n’en finit pas d’alimenter le monde virtuel. Sans parler des hashtags tels que « #SkinnyTok », récemment interdit [2], ou de la promotion massive de médicaments comme le célèbre Ozempic, antidiabétique détourné en coupe-faim, notamment popularisé dans les vidéos « What I eat in a day » sur les réseaux sociaux. Notre corps n’est plus seulement contrôlé par nos proches, pair·e·s ou collègues, il l’est aussi par les internautes et les algorithmes des plateformes numériques où l’on se risque.
Ce constat est celui d’une profonde mutation. L’expérience corporelle, et notamment celle des femmes, se trouve à présent sous l’emprise de dispositifs numériques qui contribuent à promouvoir des représentations idéalisées de la silhouette féminine et des pratiques alimentaires, esthétiques et sportives. Ce contrôle social sur les corps est éminemment genré. Pour des raisons sociales et historiques, ce sont en effet les femmes dont le corps a été le plus souvent contrôlé, modelé et limité pour répondre aux injonctions sociales. Ce dressage a conduit à naturaliser des corps façonnés par la société, tout autant qu’à naturaliser la position inférieure des femmes dans la société. (...)
Les plateformes participent dès lors d’un (nouveau) bio-pouvoir qui discipline les corps, et ce en organisant et en hiérarchisant la visibilité de certains corps dont la silhouette correspond aux normes dominantes actuelles.
Si ces plateformes ont un rôle de diffusion et de promotion de normes d’apparence physique très restrictives — principalement envers les femmes —, elles participent également à la visibilité d’influenceurs·euses, d’activistes et de structures collectives qui dénoncent ces normes et souhaitent les abolir. L’émergence de mouvements, tel que le fat activism ou le body positive, a ainsi pu laisser entrevoir des formes de réappropriation et de contestation des normes corporelles dominantes. (...)
Pourtant, l’émancipation promise par les réseaux sociaux apparaît illusoire. Loin d’encourager la déconstruction des idéaux corporels, l’évolution récente du numérique — et en particulier le développement des filtres, des systèmes de recommandation algorithmique et de l’intelligence artificielle — ravive au contraire le culte de la silhouette féminine filiforme, reconduisant de sempiternelles injonctions, plus diffuses et constantes que jamais.
La silhouette féminine : un enjeu majeur de contrôle social (...)
Les institutions comme la famille, la religion, puis progressivement la médecine et l’État, ont encadré la corporalité des femmes en la limitant, l’enserrant et en la transformant pour correspondre à son identité sociale, de mère et d’épouse en particulier.
Dès l’enfance, les enfants sont assignés à une identité corporelle qui encadre ce qu’ils peuvent et doivent faire avec leur corps. (...)
Une minceur misogyne… (...)
Des normes corporelles en constante évolution (...)
La norme de minceur moderne
Un nouvel idéal de beauté émerge parallèlement à cette médicalisation de la grosseur, entre 1880 et 1920 [17] : celui de la minceur moderne, qui s’éloigne peu à peu de la « juste mesure » corporelle héritée de l’Antiquité. (...)
La grossophobie, un système de domination
Ces discours ne produisent pas seulement une norme corporelle, mais instituent durablement des régimes de victimisation et de disqualification sociale, traversés par des rapports de classe et de race, où les corps gros sont associés à l’indiscipline, à la paresse ou à l’irrationalité, et assignés à des positions sociales subalternes. Cette disqualification sociale fondée sur la corpulence repose sur une « fiction culturelle de contrôle corporel absolu » (...)
Le fat acceptance movement… un « réveil anti-grossophobe » (...)
Un mouvement émerge à la fin des années 1960 aux États-Unis : en s’appuyant sur les réseaux lesbiens et féministes et en s’inspirant des luttes pour les droits civils et ceux des homosexuels, il défend la lutte contre la grossophobie et le droit des personnes grosses à exister comme elles l’entendent. Ce mouvement de Fat acceptance se déploie ensuite en Europe et élargit ses répertoires d’actions à de multiples revendications : proches des milieux queer pour certain.es militant.es, du monde médical pour diverses associations, ou des discours de développement personnel pour d’autres. Ces militantes s’appuient dès le début des années 2000 sur l’arrivée de l’internet pour créer des newsletters, des forums de discussions et des sites web militants animés, avant d’investir les réseaux sociaux.
La silhouette féminine à l’ère des plateformes (...)
Aujourd’hui, le mouvement semble effectivement s’essouffler. La diminution du nombre de mannequins dit·e·s « grande taille » lors des défilés de mode [35] en témoigne, tout comme l’écosystème numérique qui, par ses algorithmes de recommandation, contribue à reconfigurer les régimes de visibilité et, ce faisant, à redéfinir les contours du visible et de l’invisible. Après la construction des femmes et des personnes grosses comme sujet politique, semble ainsi s’opérer un retour de bâton : le corps féminin tend à être traité comme un objet, évolution favorisée par la montée de discours anti-woke et masculinistes, mais aussi par l’intensification des pratiques de trolling et de harcèlement en ligne. (...)
Selon cette même logique de dressage des corps féminins, la valorisation de la minceur a été poussée à l’extrême sur TikTok, notamment via le filtre « skinny », visant à affiner visuellement la silhouette, ou encore le mot clé « #SkinnyTok », apparu début 2025 (avant d’être formellement interdit en juin 2025), utilisé par des femmes valorisant les restrictions alimentaires, à l’instar de l’influenceuse Mina Zalie (1,4 million de followers en décembre 2025) qui connut un retentissement international avec son slogan « Eat small to be small » [38]. Une nébuleuse de contenus promouvant des silhouettes filiformes, favorisée par les logiques algorithmiques de visibilité, connut une diffusion accrue sur TikTok.
Intervenu à la suite des pressions exercées par la France et la Commission européenne, le retrait du hashtag « #SkinnyTok » n’a évidemment ni supprimé la grossophobie ni le culte de l’apparence. (...)
On l’aura compris, la grossophobie n’est pas née avec les réseaux sociaux, mais ceux-ci en constituent des courroies de transmission particulièrement puissantes, et d’autant plus diffuses qu’insidieuses, amplifiant certains discours à travers des comptes dédiés aux modes de vie, à la cuisine, à la mode ou encore au bien-être. (...)
À l’heure où les plateformes gouvernent de plus en plus nos silhouettes, une résistance est-elle encore possible ? (...)
Le corps des femmes est ainsi désormais sous l’emprise des plateformes capitalistes et, plus largement, de la culture du « tout numérique », incarnée par les « wearables », applications fitness ou objets connectés de discipline corporelle...
Dans cette économie de l’attention, les valeurs associées aux débuts de l’internet — promesse d’horizontalité, d’ouverture et de pluralisme… [45] – se trouvent de plus en plus mises à mal et dévoyées [ (...)
Si la lutte militante contre la grossophobie et plus généralement les normes corporelles étriquées peut se déployer sur ces plateformes, cette lutte ne devrait pas non plus provenir uniquement de ces dispositifs qui n’ont aucun intérêt au consensus et fondent leur rentabilité sur le désaccord, voire le conflit. Elle doit surtout émaner de la société civile (associations), des médias et des institutions (école, médias, médecine, droit) qui doivent s’interroger sur les algorithmes, mettre en place une éducation critique au numérique et réguler politiquement ces plateformes. (...)