
Quatre militants « écureuils » occupent depuis le 28 août au matin des arbres bordant l’A69 destinés à être abattus. Ils se disent « prêts à continuer la lutte » tant qu’il le faudra.
« Comment ont-ils su qu’on s’apprêtait à couper les arbres ici ? » À l’abri des oreilles dissimulées, sous l’arche fraîchement coulée d’un pont déjà couvert de graffitis, un agent de sécurité chuchote son désarroi à l’adjudante postée là. À côté d’eux, le directeur de la sûreté du chantier de l’autoroute A69 — ancien commandant de gendarmerie — s’est muré dans le silence, mâchoire serrée. Son téléphone capture des images du ballet aérien se jouant sous ses yeux.
Le 28 août, au cœur de la nuit, quatre grimpeurs du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA) se sont discrètement hissés dans le houppier de deux platanes, à proximité immédiate du chantier ô combien contesté entre Toulouse et Castres. « La menace d’une averse de grêle nous a fait hésiter, détaille l’un d’eux, baptisé Gaspacho. Seulement, il y avait urgence. Alors sur les coups de 3 h 30, on a foncé. » Objectif en ligne de mire : protéger ces deux arbres de la destruction imminente qu’annonçaient les bruits de couloir. (...)
Une rumeur… seulement à moitié exacte. « Ce ne sont pas que ceux-là qu’on veut abattre. Ce sont les dix que vous voyez là, précise à Reporterre l’agent de sécurité du concessionnaire Atosca, en dessinant un cercle du bout du doigt. Nous devions les couper le 1er septembre, à minuit pile [conformément à la période légale d’abattage]. »
D’un rictus mi-joueur mi-décontenancé, il répète pour la troisième fois : « Je ne comprends pas comment ils ont su. On a appelé la préfecture, la Cnamo [la Cellule nationale d’appui à la mobilité] viendra les déloger. C’est la guerre ici… »
Zad du Verger
Avec cette nouvelle occupation ressurgissent les souvenirs des anciennes. (...)
Presque onze mois plus tard, les voilà donc de retour. Non pas dans les tribunaux — sort réservé à bon nombre d’entre eux depuis leur retrait des radars médiatiques —, mais bien dans la ramure des platanes de Vendine, petite bourgade occitane à mi-chemin entre Toulouse et Castres.
Pourquoi ces arbres précisément ? « Parce que le concessionnaire a privé un paysan de l’accès à ses terres en traçant l’autoroute, dit Tanus, autre militant du GNSA. Résultat : les ouvriers s’apprêtent à lui créer un nouveau chemin, en abattant les platanes en question. » Un de ces nombreux petits projets annexes, s’ajoutant à l’emprise directe de l’autoroute estimée à plus de 400 hectares. (...)
Les plus ardents défenseurs du projet autoroutier évoquent à longueur de plateaux TV la prétendue nécessité de désenclaver le Tarn pour justifier l’ouvrage. Aucun ne mentionne en revanche le cortège de répercussions sur les riverains induit par ce même chantier. « Expropriations, morcellement de surfaces professionnelles, enclavement de parcelles… Autant de projets de vie balayés à la va-vite par les promesses d’Atosca », déplore dans son communiqué l’association écologiste.
« Loin de nous l’envie d’empêcher cet agriculteur d’accéder à sa parcelle, précise Gaspacho. Nous le soutenons de tout cœur. » Seulement, jamais la piste ne pourra être achevée avant l’arrivée à maturité de ses cultures, assurent les « écureuils ». Hors de question, dès lors, de laisser les bulldozers détruire plus encore de biodiversité : « Dès que la justice aura déclaré le chantier de l’A69 illégal en appel, il suffira de détruire l’ouvrage d’art pour que ce propriétaire atteigne de nouveau son champ », dit Gaspacho. (...)
Cette histoire n’est qu’un aperçu de ce qui se joue d’un bout à l’autre du tracé. Ce va-et-vient incessant des engins revêt une certaine absurdité, selon les activistes. « Atosca est à bloc, témoigne Geoffrey Tarroux, porte-parole du collectif La Voie est libre. Les ouvriers bossent jour et nuit. Les riverains sont excédés par les détonations — à 4 heures du matin — de la dynamite censée faire sauter les collines. C’est totalement hors clous, mais le concessionnaire n’est plus à ça près. » À ses yeux, l’objectif est limpide : avancer à toute allure pour convaincre la cour administrative d’appel qu’aucun retour en arrière n’est possible.
Le 27 février, en première instance, le projet d’autoroute a été jugé illégal et aussitôt arrêté. Une décision célébrée comme une victoire historique par les anti-A69. Seulement, trois mois plus tard, revirement total de situation : en accordant le « sursis à exécution » réclamé par l’État et le concessionnaire, la cour administrative d’appel a autorisé de nouveau la reprise du chantier dans l’attente d’un second jugement sur le fond. Celui-ci approche désormais à grands pas. (...)
En attendant, Atosca passe la cinquième vitesse… quitte à multiplier les bourdes. « Les ouvriers déconstruisent un pont qu’ils avaient eux-mêmes fabriqué. C’est un fiasco, raille le militant (...)
Autre victime de cette cadence sans scrupules : la biodiversité. Au cœur de la canicule d’août, alors que le thermomètre affichait 41 °C dans le département et que certains agriculteurs ne pouvaient plus irriguer leurs champs, les travaux de pompage des nappes phréatiques et des cours d’eau continuaient non-stop. « Sans aucun état d’âme, déplore Geoffrey Tarroux. Le tout, pour couler un flot de béton qui achèvera de rendre cette zone impropre à la vie. On marche sur la tête. » Il s’interrompt un instant, et ajoute : « Nous avons levé le pied pour souffler un peu… Mais, nous voilà prêts à continuer la lutte. » (...)