Dans son dernier livre, Romaric Godin revient sur les crises provoquées par la domination du capital sur nos sociétés. Il estime, dans un entretien à « Reporterre », que le basculement néofasciste en cours en est la conséquence.
Dans Le problème à trois corps du capitalisme (éd. La Découverte, 2026), Romaric Godin, journaliste économique à Mediapart, analyse pourquoi la domination du capital dans nos sociétés ne peut qu’aboutir aux désastres que nous observons.
Le besoin d’accumulation infinie du capital le pousse dans une fuite en avant mortifère, accélérant les trois crises, économique, écologique et anthropologique] qui s’entremêlent et nous mènent vers le précipice. L’ouvrage, passionnant, conclut que le basculement néofasciste en cours est la conséquence inéluctable de cette impasse capitaliste, qui entre dans une nouvelle phase, autoritaire et hybridée à l’État, qu’il nomme « capitalisme d’état d’urgence ». (...)
Romaric Godin : (...) Le monde prend un tour de plus en plus chaotique. La guerre revient à l’ordre du jour, les catastrophes écologiques se succèdent, les sociétés se fracturent, l’extrême droite semble monter partout. Derrière ce désordre généralisé se déploient trois crises – les trois corps de notre problème – en apparence indépendantes, en réalité étroitement liées : une crise économique, une crise écologique et une crise anthropologique. Toutes trois sont sous-tendues par une même dynamique, celle de l’accumulation du capital, avec ses effets destructeurs sur les économies, la nature et les humains. De sorte que ces crises s’entretiennent les unes les autres et qu’aucune solution ne peut être trouvée – en tout cas tant que les sociétés continueront à placer en leur centre le capital.
Pour l’heure, l’échec du néolibéralisme est en train de donner naissance à un monstre : un capitalisme d’État d’un genre nouveau qui gère l’urgence dans l’intérêt exclusif du capital et trouve sa traduction politique dans l’extrême droite (...)
Les capitalistes n’investissent pas dans la production de marchandises pour les marchandises en elles-mêmes, mais pour produire de la plus-value, c’est-à-dire plus de capital. Le capital a pour objectif de se reproduire en s’élargissant.
Le taux de profit doit toujours être en augmentation, sinon, c’est la crise. D’une part, parce que si cette promesse d’accumulation, qui est le moteur de l’investissement, s’arrête, alors l’investissement s’arrête, il y a une panne générale du système. D’autre part, dans un contexte concurrentiel, la lutte pour amasser des parts du gâteau devient toujours de plus en plus forte car le besoin d’accumulation croît plus vite que le gâteau. Ça met sous pression les capitalistes et ça entretient ce véritable moteur du système qu’est la quête d’accumulation du capital. (...)
Pour produire toujours plus de capital, il faut des gains de productivité permanents. C’est-à-dire produire plus avec moins de travail et donc dégager plus de plus-value. Cela passe notamment par la mécanisation de la production. Mais cela implique une tension entre la production qui peut sembler capable de se développer à l’infini et le processus de valorisation. Car l’enjeu, ce n’est pas de produire plus, mais d’augmenter en permanence le taux de profit.
Or, plus l’économie est mécanisée, plus ces machines représentent une forte masse de capitaux à investir, et plus cela rend difficile d’assurer cette croissance du taux de profit. C’est pour cette raison que dans le capitalisme tardif, les gains de productivité déclinent et que les taux de profit issus de la production classique de valeur sont sous pression permanente. (...)
À partir du moment où le capital est en sous-régime, il ne peut plus se permettre de faire de concessions. Il entre en conflit avec tout, avec les besoins de service publics, avec les besoins humains, avec la nature. Il doit donc tenir la société sous cloche et devenir de plus en plus autoritaire. La force fondamentale qui pousse le capitalisme le pousse aujourd’hui vers une gestion autoritaire, violente, que j’appelle néofasciste. (...)
Aujourd’hui, le réarmement n’est pas que le fruit de tensions géopolitiques mais aussi une manière pour le capital de gonfler ses profits via cette source de production industrielle. Et évidemment, plus on produit des armes, plus on est poussé à s’en servir. Cela accompagne bien la logique de plus en plus prédatrice des capitalismes nationaux, en réponse à leur difficulté croissante à accumuler via les logiques concurrentielles de marché. (...)
Il est important, cependant, de souligner que rien n’est inéluctable. D’un côté, le capitalisme crée lui-même les conditions de son affaiblissement mais il ne s’effondrera pas tout seul si on ne lutte pas contre lui. De l’autre côté, le pire n’est pas non plus certain. J’ai voulu montrer dans ce livre qu’il était impossible de sortir de cette triple impasse en restant dans le cadre du capitalisme. Mais il est très compliqué, depuis l’intérieur du capitalisme où nous sommes, d’imaginer un monde qui en soit libéré.
Il est impossible d’avoir une solution clé en main, ou bien il faut s’en méfier. La construction d’autre chose ne peut se faire qu’en marchant. Le dépassement du capitalisme commence par la compréhension que le capitalisme est un système total. Et par la prise de conscience de l’enjeu d’un combat total contre la centralité du capital.
Lire aussi :
– (Editions La Découverte)
Le problème à trois corps du capitalisme
Sur la gestion autoritaire du désastre (et leout projet visant à limiter les inégalités est devenu inacceptable pour le capital, qui n’admet aujourd’hui plus qu’un seul débat : celui entre néolibéraux et capitalisme autoritaire. C’est-à-dire entre deux extrêmes d’un continuum capitaliste qui s’accorde sur l’essentiel : il faut tout faire pour soutenir l’accumulation du taux de profit pour les capitalistes. (...)
Le monde prend un tour de plus en plus chaotique. La guerre revient à l’ordre du jour, les catastrophes écologiques se succèdent, les sociétés se fracturent, l’extrême droite semble monter partout. Derrière ce désordre généralisé se déploient trois crises – les trois corps de notre problème – en apparence indépendantes, en réalité étroitement liées : une crise économique, une crise écologique et une crise anthropologique. Toutes trois sont sous-tendues par une même dynamique, celle de l’accumulation du capital, avec ses effets destructeurs sur les économies, la nature et les humains. De sorte que ces crises s’entretiennent les unes les autres et qu’aucune solution ne peut être trouvée – en tout cas tant que les sociétés continueront à placer en leur centre le capital.
Pour l’heure, l’échec du néolibéralisme est en train de donner naissance à un monstre : un capitalisme d’État d’un genre nouveau qui gère l’urgence dans l’intérêt exclusif du capital et trouve sa traduction politique dans l’extrême droite (...)
Romaric Godin