« Je me suis réveillée quand ma sœur Fadwa m’a téléphonée. J’étais terrifiée. Elle m’a dit : “Jehad, des agents des services de sécurité de l’État sont venus ici. Ils ont emmené maman.” J’ai l’impression de ne jamais avoir surmonté ce moment. Beaucoup de choses se sont passées depuis, mais je n’ai toujours pas réussi à tourner la page. »
Jehad Khaled, une jeune activiste égyptienne, a décrit à Human Rights Watch son sentiment de panique lorsque sa mère – Hoda Abdel Moneim, 67 ans, éminente avocate et défenseure des droits humains – a été arrêtée en 2018. « Tout ce que je voulais, c’était appeler maman et lui demander ce que je devais faire. »
(...) Mais elle n’a pas pu obtenir les conseils de sa mère car, cette fois-ci, celle-ci avait disparu. Les premiers temps de la détention de Hoda ont été particulièrement pénibles pour sa famille, car, pendant plusieurs mois, ses proches ignoraient où elle se trouvait et comment elle était traitée, malgré leurs demandes auprès des autorités. Pendant cette période, Jehad dormait à même le sol de son appartement, sachant que sa mère dormait probablement sur un sol en béton dans un cachot.
Des personnes dans le cercle intime de Jehad avaient déjà été détenus auparavant, notamment son ex-mari. Mais l’arrestation de sa mère l’a terrassée (...)
Jehad vit en exil hors d’Égypte depuis plusieurs années et continue de militer pour la libération de sa mère, Hoda, toujours détenue arbitrairement. Jehad espère que sa mère sera finalement libérée, de loin puisqu’elle-même ne peut toujours pas retourner dans son pays natal, par crainte de représailles.
Jehad ne peut même pas parler à sa mère au téléphone. (...)
En 2012, Hoda est devenue membre du Conseil national des droits humains en Égypte. Elle s’est engagée dans la documentation des violations des droits en Égypte pendant plusieurs années, avant de devenir elle-même victime. Après son dernier voyage à l’étranger en 2014, pour assister à une conférence où elle avait parlé des disparitions forcées en Égypte, les autorités lui ont imposé une interdiction de voyager. Elle a reçu des messages de menace sur Facebook, tels que « Arrêtez de parler des disparitions forcées, ou vous en subirez une, vous-même. »
Les autorités ont arrêté Hoda le 1er novembre 2018. Selon Jehad, les agents des services de sécurité « ont saccagé la maison pendant plusieurs heures », avant d’emmener Hoda dans un lieu tenu secret, la faisant disparaître de force pendant 21 jours. Puis elle a été amenée devant un procureur chargé de questions de la sécurité d’État, dans un état de « fatigue et d’épuisement extrêmes ». Après qu’un avocat eut reconnu Hoda et appelé la famille, son mari, lui-même avocat, s’est précipité pour la voir au bureau du procureur. Mais ils n’ont guère pu s’entretenir en privé lors de cette brève rencontre, et Hoda n’a pas pu donner de détails sur sa détention, a déclaré Jehad.
Le 31 janvier 2019, après avoir passé deux mois supplémentaires dans un lieu de détention tenu secret, Hoda a été transférée à la prison de Qanater. (...)
Au cours des trois premières années de détention de Hoda, sa famille n’a pu obtenir que très peu d’informations à son sujet, car les autorités ont rejeté leurs demandes répétées de visite. Lorsque les autorités ont finalement autorisé des visites, celles-ci se déroulaient toujours en présence d’un agent de la Sécurité nationale, et Hoda ne pouvait pas s’exprimer librement sur les mauvais traitements subis, ni sur ses préoccupations. Mais lors de brèves rencontres avec son avocat, puis avec sa famille lors des visites en prison, Hoda a raconté à sa famille que, pendant les trois premiers mois de sa disparition forcée, elle avait été soumise à des tortures psychologiques, notamment en étant contrainte d’écouter d’autres femmes se faire torturer. Elle a déclaré que les agents avaient également menacé d’arrêter son mari et ses filles, et l’avaient forcée à enregistrer et à signer des aveux sous la contrainte.
Lorsque Hoda a revu sa famille pour la première fois depuis sa détention, les premiers mots qui sont sortis de sa bouche ont été de demander, paniquée, si l’un des membres de la famille avait été arrêté, ou subi d’autres torts. « Ma mère est une femme très forte, mais quand mes sœurs l’ont vue au bureau du procureur, elles se sont effondrées en voyant dans quel état elle se trouvait », a déclaré Jehad. (...)
En mars 2023, le procès s’est achevé devant le Tribunal d’urgence de la Sécurité d’État, dont les verdicts ne sont pas susceptibles d’appel, en violation du droit à un procès équitable. Le tribunal a reconnu Hoda coupable des chefs d’accusation, et l’a condamnée à cinq ans de prison ; en octobre 2023, compte tenu du temps qu’elle avait déjà passé en détention préventive, l’intégralité de cette peine était purgée. Toutefois, au lieu de libérer Hoda, le Procureur général de la Sécurité d’État a porté contre elle de nouvelles accusations – presque identiques à celles pour lesquelles elle avait déjà été emprisonnée. Il s’agit d’une pratique connue sous le nom de « recyclage » ou « rotation », largement utilisée en Égypte (...)
En prison, Hoda Abdel Moneim a été atteinte de nouveaux problèmes de santé, notamment une affection rénale et un type de diabète. Elle a subi quatre crises cardiaques. (...)
En 2025, l’Association internationale du barreau (International Bar Association, IBA) a décerné à Hoda son Prix des droits humains, en reconnaissance de ses sacrifices « immenses » liés à son travail en faveur des droits humains. (...)