Le Conseil d’État a enjoint au gouvernement français ce dimanche 29 novembre de revoir la jauge de trente personnes dans les lieux de culte. Considérant cette mesure comme « disproportionnée et discriminatoire » au regard des édifices religieux parfois assez vastes pour accueillir de nombreux fidèles, la Conférence des évêques de France (CEF) et plusieurs évêques de la sphère conservatrice avaient en effet attaqué le décret gouvernemental devant la haute juridiction administrative.
La décision a été accueillie avec des hourras par les catholiques mobilisés pour la messe, plus ardents que nombreux, mais qui semblent désormais dicter leur ordre du jour à l’épiscopat français.
Beaucoup de ces militants invoquaient une entrave à la liberté de culte et, au passage, donnaient à croire que ce gouvernement ne respectait pas les religions ni la spiritualité de ses concitoyens. L’idée aurait pu être recevable si le gouvernement avait interdit tout rassemblement. Or, il n’en est rien : la jauge de trente personnes maximum avait été définie en raison de la crise sanitaire. (...)
Rappelons que les lieux culturels (théâtres, cinémas, salles de spectacles, musées...) ne peuvent toujours pas rouvrir leurs portes alors qu’ils accueillent un public conséquent, pour qui la culture aussi peut être un facteur de spiritualité. Notons enfin que les autres religions (protestantisme, judaïsme, islam, bouddhisme...), non sans déplorer également la petitesse de la jauge, ne se voyaient pas attaquer le décret. (...)
certains évêques et prêtres avaient appelé à la désobéissance civile et accueilli plus de trente fidèles lors des messes de ce dernier week-end de novembre, en contradiction avec la tradition chrétienne qui demande de respecter les décisions des gouvernements. (...)
Le pape François lui-même, dans une tribune publiée le 26 novembre par le New York Times, déplorait que « certains groupes ont protesté [...], comme si les mesures que les gouvernements doivent imposer pour le bien de leurs peuples constituaient une sorte d’attaque politique contre l’autonomie ou la liberté individuelle ! Chercher le bien commun est bien plus que la somme de ce qui est bon pour les individus. » (...)
En rupture avec la tradition chrétienne et la société
La minorité revendicatrice ne vient pas de nulle part : elle existe de longue date. Protéiforme, elle réunit royalistes, antirépublicains, anticommunistes, antimaçons, antisémites, islamophobes... Il s’agit d’une minorité souvent d’extrême droite qui verrait d’un bon œil le retour de la monarchie alliée à l’Église, du Trône allié à l’Autel, du Sabre et du Goupillon. Il s’agit bien d’un néo-maurrassisme, d’un nationalisme intégral, d’une nouvelle forme d’Action française pourtant condamnée par le pape Pie XI (1922-1939) en 1926. (...)
Cette minorité revendicatrice s’est réveillée en 2013 avec la Manif pour tous contre la loi Taubira autorisant le mariage pour les personnes de même sexe. Elle redonne de la voix depuis, à la faveur des projets et propositions de lois relatives à la bioéthique ou, depuis le déconfinement, à propos de la messe. Parce qu’elle ne comprend plus la société où elle évolue, elle la voit comme un ennemi qu’il faudrait combattre. Elle s’imagine en contre-culture, marquant là aussi une rupture avec la tradition chrétienne qui, elle, est fondamentalement en symbiose avec la culture. (...)
Le Concile Vatican II (1962-1965), que par ailleurs elle accuse de tous les maux, ne cesse d’insister sur ce point, tout comme d’ailleurs le pape Paul VI (...)
Enfin, il faut noter que cette guerre entreprise par la CEF et des catholiques contre les décisions de l’État démontre tristement l’incapacité de l’Église à inventer, à imaginer de nouvelles formes de vie communautaire en dehors du rassemblement dominical. Alors que les responsables culturels réfléchissent depuis mars 2020 à la meilleure manière de faire vivre les expressions artistiques en temps de pandémie, l’Église en France s’est retrouvée dos au mur, incapable de créativité. (...)
Peu d’évêques ont pris la parole pour partager leurs inquiétudes sur la crise sociale qui sera sans doute la plus dure que nous aurons jamais à affronter. Pourtant, sur ces questions, l’Église devrait être pionnière.
« Nous avons été témoins d’un degré d’exhibitionnisme et de piétisme qui a plus à voir avec la magie qu’avec une expression de foi mature. »
Cardinal Grech, secrétaire du Synode des évêques à la Curie romaine
(...)
Dernier écueil pour les évêques : ne pas sombrer dans le complotisme ni les fantasmes. L’entretien donné par l’archevêque de Paris, Mgr Michel Aupetit, à Radio Notre-Dame le 25 novembre, est un modèle dans ce genre : « Comme d’habitude, on a été écouté mais pas entendu [...]. Que certains membres du gouvernement ignorent peut-être la religion, c’est leur affaire et c’est leur droit mais qu’ils ignorent la médecine, c’est grave en pleine crise sanitaire ! [...] Peut-être que M. Darmanin enverra des policiers avec des matraques pendant la messe, ce serait un spectacle étonnant. »
Ces propos n’aident pas à dialoguer et creusent davantage encore le fossé entre l’Église en France et notre société. C’est un piège dans lequel l’épiscopat risque de tomber s’il ne fait pas preuve de mesure. Le pape François l’a bien compris, lui qui déclarait dans son homélie du 29 novembre aux nouveaux cardinaux qu’il avait créés la veille : « Lorsque nous tournons seulement autour de nous-mêmes et de nos besoins, indifférents à ceux d’autrui, la nuit descend dans notre cœur [...]. Vite, on commence à se plaindre de tout, puis on se sent victime de tous et finalement on fait des complots sur tout. » (...)
L’avenir nous dira si la Conférence des évêques de France a bien retenu la mise en garde de l’évêque de Rome, lui qui a déjà annoncé pour sa part qu’il n’y aurait pas de fidèles présents dans la basilique Saint-Pierre lors des célébrations de Noël.