L’engouement actuel pour une candidature d’Eric Zemmour n’est-il qu’un feu de paille ? Un emballement hautement résistible qui retombera dès que la liste des principaux candidats à l’élection présidentielle sera clarifiée et stabilisée, et que les coups commenceront à pleuvoir sur lui, y compris les plus bas, comme ceux qui avaient poussé le comique Coluche à se retirer en mars 1981 d’une campagne dans laquelle il avait commencé à s’engager ? N’y-t-il pas là plutôt un phénomène lourd et durable qui ouvre une nouvelle phase dans l’histoire des populismes en France ? C’est cette seconde hypothèse que nous privilégions.
Les acteurs ou les mouvements populistes sont rarement embarrassés par leurs contradictions : ils relèvent en effet d’une structure mythique. Leur discours concilie de façon imaginaire ce qui ne peut pas être synthétisé dans la réalité. Jusqu’au jour où la synthèse ne tient plus, et où le mythe se déstructure. C’est de cette dimension essentielle qu’il faut partir pour comprendre ce qui se joue d’une part avec l’exaltation que suscite la perspective d’une candidature d’Eric Zemmour, et d’autre part avec les difficultés du Rassemblement National et de Marine Le Pen.
Eric Zemmour ne distingue pas entre islamisme et islam et distille sans détour ni nuance son refus haineux de l’islam, en général. Mais en dehors de cette position claire et nette qui fait sa force, presque rien de ce qu’il dit ne résiste à l’analyse raisonnée. En voici quelques illustrations. (...)
Le problème ici, pour qui veut mettre en avant un savoir sérieux et documenté, est que pour répondre aux affirmations de Zemmour à prétention historique, sur Pétain ou sur autre chose, un vrai historien a besoin de temps. Montrer la complexité des enjeux et des processus, introduire de la précision, de la nuance n’est pas possible dans un face-à-face avec lui sur un plateau de télévision ou une radio de grande écoute. Or en matière d’histoire, on ne saurait se contenter de propos rapides et péremptoires (...)
Théorie de la goutte de sang noir
En matière démographique, ce n’est guère mieux. Eric Zemmour est un ardent propagandiste de la thèse du "Grand remplacement" développée par l’écrivain Renaud Camus, et dont on trouve les racines en France chez ces hautes figures de la haine des Juifs que furent Edouard Drumont et Maurice Barrès. A le suivre, si rien n’est fait, la culture française disparaîtra en raison du nombre croissant de musulmans dans notre pays. Pour lui, quiconque a au moins un grand-parent que l’on peut tenir pour musulman du fait de ses origines est nécessairement à la fois musulman, inassimilable et ravageur pour l’identité française. Ce qui est ignorer les unions mixtes, et surtout l’intégration, et repose sur le même type de raisonnement que celui des Américains pour qui une goutte de sang noir fait d’une personne un Noir. Ou, peut-être pire encore, que celui des nazis s’efforçant avec les lois de Nuremberg, d’ailleurs non sans peine, de définir qui est juif en remontant, précisément, aux deux générations précédentes. Les nazis, ne parvenant pas à élaborer une définition biologique de la race, avaient pris la confession religieuse d’au moins un grand parent comme critère d’appartenance à la "race" juive. Zemmour ne pense pas très différemment avec la confession musulmane.
En matière de culture, une image populaire s’applique parfaitement à lui quand il se réfère à un auteur, un penseur, un personnage important de la littérature, de la philosophie, des lettres : il étale son pseudo-savoir en surface, comme s’il s’agissait d’une petite quantité de confiture sur une tartine. Ce qui débouche sur un éclectisme sans consistance intellectuelle et à certains égards post-moderne, mettant sur un même plan ou presque des figures qui n’ont pas grand-chose en commun sur le fond : un doigt de Charles Maurras, une pincée de Léon Blum, par exemple, sans entrer dans les systèmes de pensée des uns et des autres, et dans leurs évolutions. Il aime les citations qu’il prodigue sans cohérence, il picore un peu partout, pour illustrer ses idées, on peut imaginer qu’il prépare ou qu’on lui prépare des fiches qui lui tiennent lieu de savoir, ce qui peut séduire le gogo et donner l’illusion qu’on a affaire à un érudit, ou à un grand penseur. (...)
Il est à son aise tant que tient le caractère mythique de son discours, tant qu’il porte aux yeux d’une partie des électeurs la promesse et l’espoir d’une rupture avec la politique actuelle et qu’il propose les repères d’une France retrouvant souveraineté et ambition en se débarrassant de l’islam.
Comme symétriquement, en aval là où Zemmour est en amont, puisqu’il est en phase ascendante, la situation du Rassemblement National et de Marine Le Pen est précisément de celles où le mythe se défait.
Marine Le Pen, prisonnière d’un populisme se voulant respectable (...)
Des propositions sociales, présentées notamment sous l’étiquette de la "préférence nationale" sont venues alors, à leur façon, lester le discours raciste et antisémite de Jean-Marie Le Pen. Sa fille Marine a ensuite proposé d’articuler le social et le national, et de prendre en charge les difficultés économiques des "oubliés" et des "invisibles", en même temps que de promouvoir l’identité française. Elle s’est efforcée de gommer l’antisémitisme congénital de son parti. A partir de là, ce qui était encore le Front national pouvait tenter d’être respectable, dans l’espoir de victoires électorales, tout en conservant une forte charge sulfureuse.
National et social, respectable et extrémiste : aussi longtemps qu’elle était loin du pouvoir, loin de la conduite des affaires, premièrement, et, deuxièmement, qu’elle disposait d’un quasi monopole de la présence politique de type national-populiste, Marine Le Pen, avec son parti, a pu continuer à distiller avec succès un discours mythique, car résolvant artificiellement les contradictions du réel. Puis l’hypothèse d’un accès au pouvoir a cessé d’être totalement farfelue, et les ennuis ont commencé. Au-delà de toutes les explications psychologisantes qui ont pu être avancées pour rendre compte de son échec catastrophique (pour elle) face à Emmanuel Macron lors du débat du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017, Marine Le Pen a été surtout incapable d’incarner la combinaison mythique de la respectabilité et des positions sulfureuses, elle n’était à l’évidence pas en état de diriger le pays. Le mythe était intenable à partir du moment où il lui fallait parler sérieusement d’économie, elle s’est effondrée (...)
Puis Eric Zemmour est arrivé, avec un discours décomplexé, plus libre que celui de Marine Le Pen. Il n’est pas l’homme d’un parti, il pouvait incarner un lien direct avec le "peuple". On n’en finirait pas d’envisager les paradoxes de son succès : lui qui s’assume comme juif, il convient à un électorat où l’antisémitisme est beaucoup plus présent que dans d’autres secteurs de la population. Lui qui est à bien des égards une création du système des médias, lui, l’homme du Figaro, de Cnews, il appartient à cette élite journalistique dont se méfient pourtant, là encore, une bonne partie de ses électeurs potentiels. Il fixe même l’agenda de ses débats (...)
Zemmour, si sa trajectoire ne s’interrompt pas, ne sera pas durablement populiste. Après avoir contribué au déclin du populisme qu’incarne Marine Le Pen, et à la déstructuration de la droite classique, il en sortira, s’il réussit, le plus vraisemblablement par l’extrémisme, les appels à l’autoritarisme, ou peut-être la tentation de l’engagement dans la guerre civile qu’il annonce, ou, moins vraisemblablement, par une contribution à la formation d’une nouvelle droite dure.
La candidature d’Eric Zemmour n’est pas acquise, pour les raisons évoquées au début de cet article, et parce qu’elle est conditionnée par l’obtention de 500 signatures d’élus, ce qui n’est pas tâche aisée. Mais dans tous les cas, la démocratie n’a rien à gagner aux perspectives qu’elle a ouverte.