Apercevoir l’Europe depuis cette colline lui donnait de l’espoir. Aujourd’hui, il pense encore à ceux qui ne la connaîtront jamais. Au cours des onze mois qu’il a passés dans les campements du Gourougou, [Amadou Coulibaly] a vu mourir douze personnes. » Ainsi Carolina Kobelinsky introduit-elle le sujet de son article intitulé « Les traces des morts : gestion des corps retrouvés et traitement des corps absents à la frontière hispano-marocaine ». Et d’emblée la douloureuse actualité du Thema proposé dans ce numéro est posée : celle de politiques migratoires mortifères qui transforment les pourtours de la Méditerranée en cimetières.
Même dans la mort, les corps des migrants font débat et leurs origines supposées interrogent la notion de frontière comme le montre Laurence Pillant dans son étude des cimetières d’Évros et de Rhodes qui révèlent autant de traitements différents des corps de migrants morts à la frontière orientale de la Grèce. Valentina Zagaria, quant à elle, reconstruit les discours moraux et politiques d’empathie et d’espoir, mais aussi de culpabilité et de responsabilité, qui mettent en lumière les héritages coloniaux et néocoloniaux de la « crise des réfugiés ». Et ce à travers le cas de la « fabrique » d’un cimetière dans un petit village de pêcheurs du sud-est tunisien. Les corps des migrants sont aussi les corps absents des fils partis chercher « fortune » en Europe et qui ne reviendront pas. Farida Souiah retrace la construction de la cause des disparus en Tunisie à travers la mobilisation non seulement des familles mais aussi de multiples collectifs et organisations. Enfin, Charles Heller et Lorenzo Pezzani reviennent sur un dispositif de recherche-action, le projet Forensic Oceanography, qui vise à documenter et à dénoncer la mort de migrants en mer. Dans un état de littérature portant sur la façon dont « les cadavres des migrants sont devenus des objets sociologiques », Françoise Lestage, chercheure mexicaniste, pionnière de la thématique, replace le débat dans le cadre plus général de l’étude de la mort par ou de migration. (...)
Enfin, l’équipe de Critique internationale souhaite revenir sur la situation des 2 212 universitaires turcs qui ont signé la « Pétition pour la paix » (2016). Ils y dénonçaient la violation par l’État des droits fondamentaux des civils dans les villes kurdes de Turquie : droits à la vie, à la liberté et à la sécurité. Aujourd’hui, nombre de ces universitaires ont pris la route de l’exil. D’autres, au contraire, passeport confisqué, renvoyés de leurs universités, sont, de fait, prisonnier de leur pays sans pouvoir exercer leur métier. Pire encore, au cours de ce mois de mars 2019, plusieurs procès ont débouché sur des peines de prison ferme. Critique internationale exprime toute sa solidarité à ces collègues. (...)