Février 2020. Le monde n’a pas encore basculé. Au cœur d’un dédale de ruelles désordonnées et miséreuses, des groupes d’enfants vagabondent bruyamment. Ils sont palestiniens et vivent emmurés à Shuafat, au cœur de la ville trois fois sainte, Jérusalem. Leur partie de cache-cache ressemble à leur vie : ils rejouent des scènes vécues des dizaines de fois en tentant d’échapper à des militaires israéliens imaginaires. L’adrénaline comme passe-temps.
Pour ces garçons et filles, l’ennui règne sans partage à Shuafat, au sein d’un camp devenu avec le temps une véritable bombe à retardement, précautionneusement enfouie au cœur même de Jérusalem.
Les splendeurs de la vieille ville de Jérusalem ne sont pourtant pas bien loin. À quelques minutes de tramway à peine. Notre arrivée au cœur du camp est remarquée, déroutante ; le lieu ressemble davantage aux camps palestiniens du Liban, gangrenés par l’insécurité, qu’à ceux de Cisjordanie. Difficile de croire que nous nous trouvons toujours dans cette mystique Jérusalem, point de convergence des pèlerinages religieux. À Shuafat, depuis de longues années, l’odeur des cierges du Saint Sépulcre a laissé la place à celle des ordures incinérées anarchiquement par les habitants, abandonnés par les services d’évacuation de déchets de Jérusalem pour lesquels ils cotisent pourtant.
Résidents mais pas citoyens
Construit à la hâte par l’Unrwa (1) en 1965 dans le but d’accueillir des réfugiés de Nataf, de Deir Yasin ou d’El-Bureij en déshérence, le camp de Shuafat rassemble dès sa création plusieurs milliers de personnes dans la partie est de Jérusalem. « Il y avait à l’origine ces réfugiés de 1948, puis il y a eu la seconde vague en 1967, à l’issue de la guerre des Six-Jours », rapporte Daoud Ghoul, chercheur à l’université Al-Quds et spécialiste de Jérusalem. Le camp, qui se trouvait jusqu’alors sous contrôle jordanien, est incorporé à l’intérieur des frontières municipales de Jérusalem, fixées par Israël après la guerre des Six-Jours, avant d’être définitivement annexé en 1980. (...)
« Attention, ceci est la carte de résidence permanente à Jérusalem, mais elle ne fait pas de nous des citoyens d’Israël. Il y a une différence entre citoyenneté et résidence. Notre statut permet de participer aux élections pour le conseil local, par exemple, mais pas aux élections générales. » En résumé, bien qu’étant citoyens de Jérusalem, et donc, au regard du droit israélien, vivant sur le territoire contrôlé par Israël, ils ne peuvent pas participer aux élections. « C’est cela qu’on appelle un apartheid, non ? » questionne-t-il.
Si Shuafat compte 14 167 réfugiés palestiniens enregistrés auprès de l’Unrwa, l’organisme estime que le nombre de résidents « est très largement supérieur ». Daoud Ghoul abonde : « Cet endroit est surpeuplé. Personne ne sait vraiment combien de personnes vivent ici. Différentes estimations d’ONG rapportent que près de 80 000 personnes vivent dans ce camp et dans les trois quartiers environnants. »
Les habitants de Shuafat peuvent se rendre en Cisjordanie sans avoir à passer de contrôle, en traversant simplement le village d’Anata, qui jouxte le camp. Ce village est situé dans la zone B, soit sous la juridiction civile de l’Autorité palestinienne et sous le contrôle de l’armée israélienne. Shuafat ne possède pas de « double autorité ». En fait, il n’en possède aucune. C’est, de facto, une zone grise : les forces de sécurité israéliennes ne pénètrent dans le camp que pour mener des interventions spéciales et l’Autorité palestinienne n’exerce aucune juridiction sur le site. (...)
Cette absence d’autorité a de lourdes répercussions pour la population, notamment en matière de criminalité (...)
« Beaucoup ont choisi de vivre ici. L’État d’Israël laisse pourrir la situation, l’Autorité palestinienne ne peut pas intervenir, alors les bandits sont à l’abri. Le résultat, c’est que Shuafat est un lieu dangereux, où on trouve de la drogue, des armes, des gangs. Tout cela sous le regard bienveillant de l’État d’Israël. »
Si les habitants de Shuafat peuvent se rendre à Jérusalem – bien que péniblement aux heures de pointe –, les services municipaux de la ville, eux, ne passent plus le mur depuis bien longtemps. « Pourtant, nous payons des taxes et des impôts », s’emporte Mustafa. Les habitants sont unanimes : l’ensemble des infrastructures sont déficientes.
Le réseau d’égouts fonctionne difficilement, le camp fait face à une pénurie constante d’eau et d’électricité, les routes sont délabrées, les services d’incendie et les services médicaux israéliens sont absents. Avec seulement trois écoles et plus de cent consultations quotidiennes pour chaque médecin du camp, Shuafat est définitivement une zone sinistrée dont le sort inquiète à l’heure du coronavirus. (...)
si l’Unrwa s’occupe de la désinfection et d’un centre médical, les médecins manquent de tout, en particulier de blouses, de gants et de masques. « Il n’y a pas de cas de coronavirus pour l’instant, même s’il y a des personnes en quarantaine. Mais les gens ont peur. Et on ne compte plus le nombre de personnes qui ont perdu leur travail. »
La désinfection des rues opérée depuis plusieurs semaines est en soi un miracle. (...)
Si le camp essaie pour l’heure de traverser la crise du coronavirus, ses habitants le savent, leur futur est incertain, d’autant qu’ils se sont retrouvés, bien malgré eux, au carrefour des exodes. Profitant de prix attractifs et d’un accès à Jérusalem moins contraignant que par le check-point de Qalandia, des milliers de Palestiniens sont venus s’y installer. Et des Palestiniens vivant à Jérusalem sont venus s’y établir afin de réduire leurs dépenses de loyer. Résultat, la zone est en pleine explosion démographique et cela ne semble pas près de s’arranger. Les constructions anarchiques se multiplient et l’offre scolaire est sous-dimensionnée. (...)
Ces questions démographiques sont une préoccupation majeure pour l’État d’Israël : selon un rapport de l’International Crisis Group, basé à Jérusalem et à Bruxelles, si les tendances actuelles venaient à se maintenir, la ville pourrait devenir minoritairement juive à partir de 2045.En prévision, dès 2017, deux projets de loi visant à modifier de manière substantielle les frontières de Jérusalem ont été élaborés. Ils prévoient un découpage modifié, avec une déconnexion de la juridiction de la municipalité des quartiers palestiniens situés à l’est de la barrière de séparation, ce qui réduirait de manière significative la population arabe de Jérusalem. Un plan qui fait la quasi—unanimité du côté du Likoud, mais qui suscite le courroux des sionistes les plus bellicistes, peu désireux que soient modifiées les limites de la ville.
Si ce projet venait à voir le jour, celles et ceux qui possèdent aujourd’hui la carte de résidence de Jérusalem en seraient privés et seraient tenus d’obtenir un permis pour entrer dans la ville, au même titre que les habitants de Cisjordanie. (...)