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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
À Villepinte, des antifascistes interpellés « à l’abri des regards »
Article mis en ligne le 9 décembre 2021

Une soixantaine d’interpellations, et beaucoup de remises en liberté sans poursuites : c’est le bilan de la manifestation antifasciste à Villepinte, durement réprimée pendant le premier meeting d’Éric Zemmour. Militants, avocats et journalistes font état d’un zèle policier inquiétant.

Depuis quatre ans, le photographe indépendant Piotrovski couvre les manifestations parisiennes. Autant dire que, des « gilets jaunes » aux mobilisations contre la loi « sécurité globale », il a éprouvé les méthodes parfois brutales de maintien de l’ordre. Pourtant, la répression de la manifestation antifasciste organisée à Villepinte (Seine-Saint-Denis) le 5 décembre, pour contrer le meeting d’Éric Zemmour, l’a laissé sans voix.

Arrivé à 12 h 30 sur les lieux, il en est reparti une heure plus tard, embarqué par les forces de l’ordre et placé en garde à vue à Aulnay-sous-Bois pendant six heures – comme des dizaines d’autres personnes. Comme beaucoup d’entre elles, il a été relâché sans poursuites.

« Après avoir vu l’avocate et passé l’audition, le policier m’a dit qu’il ne savait pas ce que je faisais là. Ils n’avaient rien contre moi. D’habitude, les policiers raccompagnent les gens à la porte du commissariat, là, ils m’ont juste dit d’y aller, que la porte était ouverte », relate-t-il, pour dire à quel point son interpellation semblait nulle et non avenue. Dans la carte mémoire de son appareil photo, le bilan des courses est forcément maigre : quatre clichés.

De son côté, Camille*, interpellée avec une quinzaine de ses camarades dimanche à 13 heures près de la gare RER de Villepinte, est sortie de garde à vue lundi 6 décembre, 24 heures plus tard. Elle aussi était venue manifester contre la présence d’Éric Zemmour en Seine-Saint-Denis, à l’appel d’organisations antifascistes. (...)

Après l’intervention de la BRAV-M (brigades de répression des actions violentes motorisées), la jeune femme est prise dans une nasse, puis interpellée sur le motif de défaut de présentation de pièce d’identité, alors « qu’aucune violence n’avait été commise, aucune bagarre n’avait eu lieu », selon Camille.

« Il y avait par contre des groupes pro-Zemmour, qui sont arrivés avec des barres de fer et la police les a laissé passer, poursuit Camille. Ils ont formé une ligne, pour ne pas qu’ils s’approchent de nous, mais les ont laissé passer. » Pour la jeune femme, le but de l’interpellation était « de nous empêcher d’être présents ».

Camille a d’ailleurs été libérée sans qu’aucune poursuite ne soit engagée contre elle et ses camarades. Pas de quoi la surprendre. « Cela fait longtemps que les luttes antifascistes sont criminalisées, comme à Lyon, et que des militants sont embarqués sans qu’aucune charge ne soit en fait retenue contre eux… »

43 gardes à vue ont été levées pour classement sans suite (...)

Baptiste est embarqué dans un fourgon avec dix autres personnes. Il découvre dans un commissariat de Seine-Saint-Denis les chefs d’inculpation : « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations et des violences » et « participation à un groupement armé ». La « bizarrerie », souligne le militant, c’est que « tout le monde n’avait pas la même chose ».

Assisté d’un avocat, il finit par sortir le jour suivant, après que son dossier a été classé, et raconte des policiers débordés et ulcérés par l’arrivée d’une flopée de manifestants dans leurs locaux. « Ils s’engueulaient entre eux, ne comprenaient pas ce qu’on nous reprochait, considérant qu’ils n’étaient pas là pour gérer ce genre de bêtises, c’était assez surprenant. » (...)

Selon la police, il y aurait eu 58 interpellations de manifestants dimanche en marge du Parc des expositions de Villepinte, interpellations qui se sont soldées par 53 gardes à vue, dans les commissariats d’Aulnay, Le Blanc-Mesnil, Villepinte, Livry-Gargan et Le Raincy. Selon les avocats sollicités par les manifestants, au moins 43 de ces gardes à vue ont été levées pour classement sans suite, lundi dans la journée.

« Les manifestants ont été interpellés de façon arbitraire, dénoncent de concert les avocats Coline Bouillon, Camille Vannier, Xavier Sauvignet et Raphaël Kempf. Les services de police ignoraient même l’infraction qui leur était reprochée. La plupart d’entre eux ont été remis en liberté sans aucune suite. » Ces avocats s’interrogent également sur « le caractère aléatoire » des prolongations de garde à vue. Et de conclure : « La police et le parquet semblent avoir fait le choix de mépriser la liberté de manifester. » (...)

Dans un communiqué, le parquet de Bobigny affirme que cinq militants de SOS Racisme ont été dénoncés à tort comme les auteurs des violences. Ils avait été placés en garde à vue « à la suite de mise à disposition par le service d’ordre du meeting aux forces de police ». Ils ont été libérés, le 6 décembre au matin.

L’enquête qui a été ouverte porte aussi sur l’empoignade du candidat par un individu avant son entrée en scène. L’homme a aussitôt été exfiltré puis interpellé par la police. Il était toujours en garde à vue ce lundi.
Les fruits de la division

Le photographe Piotrovski, venu pour couvrir la manifestation à l’extérieur du Parc des expositions, dit avoir fait l’amère expérience de cette répression qu’il juge lui aussi « arbitraire ». Lors d’une charge des forces de l’ordre contre un groupe de manifestants, alors qu’il venait quasiment d’arriver, il reçoit un coup de bouclier dans le dos qui le projette à terre. Il s’apprêtait pourtant à lever les bras pour montrer son appareil photo.

Juste avant, « quelqu’un à côté de [lui] s’est pris un coup de tonfa en plein visage », raconte-t-il (une vidéo montre en effet un homme au crâne ouvert) : « Malgré quatre ans de couverture d’événements assez violents, je n’avais jamais vu ça. »

Comme il n’a pas encore de carte de presse, les policiers ne font pas cas de ses protestations sur son statut de journaliste. Ils procèdent à son interpellation sans autre forme de procès, et lui passent du Serflex autour des poignets : « Pourtant, j’ai coopéré. Quand ils ont explosé mon masque à cartouches avec leurs Rangers, j’ai fait le maximum pour me faire le plus petit possible », témoigne-t-il.

Selon lui, les policiers n’ont pas fait preuve du même zèle pour réprimer les militants d’extrême droite présents pour aller à la confrontation avec les antifascistes – dont des membres du groupuscule ultra-violent Zouaves Paris.

« Les policiers étaient en roue libre, ils criaient avant de frapper ou en chargeant. On a tous eu l’impression que c’était en grande partie les personnes de gauche qui étaient violentées, contrairement aux militants d’extrême droite qui se sont fait courser sans violence. Parmi les antifas, tout le monde s’est au moins pris un coup ce jour-là », assure-t-il. (...)

L’amertume des anti-Zemmour est d’autant plus forte qu’ils auraient pu être plus nombreux, et donc moins vulnérables, s’ils ne s’étaient pas divisés. Ce 5 décembre, la majorité des protestataires défilaient entre Barbès (dans le XVIIIe arrondissement de Paris) et le Zénith, à la Villette, où devait avoir lieu initialement le meeting du candidat.

« Je ne fais partie d’aucune organisation militante, mais j’ai trouvé très dommage que l’appel à manifester à Villepinte n’ait pas été retenu. Alors que Zemmour était si proche, c’était légitime de manifester à cet endroit, explique Camille. Nous étions si peu sur place… »

Raphaël Arnault, porte-parole du groupe antifasciste « La Jeune Garde » (collectif né à Lyon et qui essaime depuis dans plusieurs villes de France), expliquait ce choix ainsi dans le défilé parisien dimanche : « Nous n’avons pas d’implantation à Villepinte, et nous n’avons pas pour habitude de venir plaquer des mots d’ordre sur un territoire qui n’est pas le nôtre. »

Le nombre important d’interpellations de dimanche éclaire cependant sous un jour cruel les dissensions de la mouvance antifasciste. « Si la manifestation à Barbès avait été décalée à Villepinte, ce qui me semblait logique, ça aurait été différent, considère Piotrovski. Là, on n’était pas énormément, ni en journalistes ni en manifestants, et ça s’est vu : tout le monde se faisait choper à l’abri des regards. » (...)