
L’entreprise de conquête amorcée au XVe siècle par la royauté espagnole a rendu possible la mise en place d’un « système-monde » : le capitalisme. Le sociologue et militant des quartiers populaires Saïd Bouamama retrace ici l’histoire des rapports de domination et de dépendance Nord/Sud, de l’esclavage à la néocolonisation. Une synthèse indispensable à la compréhension des luttes et des rapports de forces contemporaines.
Le 23 mars 2019, le village d’Ogossagou, au centre du Mali, était le lieu d’un massacre dans lequel périrent atrocement plus de cent soixante personnes appartenant à la communauté peule. À cette triste occasion, les grands médias nous ont abreuvés une nouvelle fois d’explications culturalistes et essentialistes, en termes de « guerres ethniques », d’affrontements « tribaux », de conflits « ancestraux » entre Dogons et Peuls… Ce type d’explications, aussi anciennes que la conquête barbare du continent américain et l’esclavage ignoble, permet de masquer les causes profondes d’une situation, qui sont de nature économiques et politiques. (...)
« Ce système-monde a un nom : le capitalisme ; et il a une histoire, dont les différentes phases correspondent aux différents visages qu’a pris la domination : esclavage, colonisation, néocolonisation. » (...)
L’histoire longue de la domination
Le débarquement de Christophe Colomb sur le continent qui sera appelé « américain » marque pour l’humanité entière le passage à une nouvelle ère historique. Après lui s’enclenche un processus de dépendance imposé par la violence totale, qui a pour conséquence le développement d’un « système-monde1 », c’est-à-dire d’une logique économique comprenant un « centre » dominant et des « périphéries » dominées2. La longue histoire de la dépendance commence avec ces deux facettes en interaction : le développement industriel et technologique d’un côté de la planète, et la destruction des économies communautaires, de l’autre. À compter de cette période, nous ne sommes plus dans des histoires multiples, mais dans des histoires liées entre elles par la violence. (...)
La violence totale et systémique comme acte de naissance
Les contradictions économiques qui travaillent le mode de production féodal en Europe conduisent dès le XIVe siècle à la montée en puissance d’une bourgeoisie commerciale. Celle-ci ne dispose cependant pas de la masse de capitaux permettant l’émergence du mode de production capitaliste, avec son développement industriel extensif et sa construction d’un marché national. C’est ce que Marx appelle « l’accumulation primitive ». À cette première phase de développement, les conditions ne sont pas réunies pour qu’émerge un nouveau mode de production susceptible de vaincre et de remplacer le mode de production féodal. Mais la découverte de l’or et de l’argent du continent américain va permettre à la bourgeoisie commerciale européenne de sortir de cette impasse. Comme le souligne Samir Amin, la naissance du capitalisme et sa mondialisation vont de pair (...)