Une résistance citoyenne s’organise pour s’opposer à la promotion des loisirs motorisés dans une vallée chère à Emmanuel Macron, celle du Haut-Adour. Les 28 et 29 septembre, le salon Off road Pyrénées, qui propose des « randonnées propriétaires » a été perturbé par des actions non-violentes, menées par une convergence de militants.
A quoi rêve un citadin au volant de son S.U.V ? (Sport Utility Vehicle). Il rêve probablement de posséder un 4x4 et de grimper les hautes pentes de l’évasion... C’est ce que proposait cette « fête du tout terrain », installée nouvellement à Gerde sur le site de Carré Py, propriété de la Communauté de Communes de Haute-Bigorre.
Nous sommes en 2019, en France, et un véhicule vendu sur trois est un S.U.V. En 10 ans l’industrie automobile a réussi à faire l’exact contraire d’une politique de décarbonation. Les voitures qui font rêver sont lourdes, énergivores et coûteuses ! La publicité financée par les constructeurs est évidemment la fabrique de ce désir. Ce genre d’évènement, dénommé « concentration de véhicules à moteur » par la préfecture, contribue aussi à entretenir la part du rêve. (...)
L’association Pyren’Evasion a pour but de promouvoir les loisirs tout-terrain. En 2017, l’association invente le 1er salon Off road à Tournay. Il s’agit de réunir des concessionnaires 4x4, des accessoiristes, d’offrir des démonstrations tout-terrain et de permettre à des propriétaires de randonner. (...)
l’argument central, repris par nombre de personnes, est celui de la défense des libertés. Nous y voilà : politiquement, ces gens là croient défendre une liberté. L’initiative privée, la libre concurrence, la liberté de consommer ce que le marché propose, la liberté d’enjamber les montagnes le cul dans un 4x4 si ça leur chante. Économiquement, ils sont dans un patriotisme valléen : il s’agit d’animer le territoire, de renforcer le tourisme, de dynamiser le commerce, de faire perdurer une tradition de la mécanisation (sic)…
En face, qui trouve-t-on ? La pétition « Le salon du 4x4, non merci ! » a été lancée début août sur le marché puis sur Change.org le 30/08 par une convergence entre le groupe Gilets Jaunes de Bagnères-de-Bigorre et le Collectif de lutte du Haut-Adour. Le lecteur connaît la dimension hétérogène des groupes gilets jaunes, largement influencée par la sociologie d’un territoire. La Bigorre est une terre historiquement socialiste, gagnée par le macronisme, peuplée par des valléens dépendants du tourisme et de la mondialisation, rejoints par des populations néo-rurales en transition écologique. Le Collectif de lutte du Haut-Adour est quant à lui composé de personnes politisées plutôt à gauche, regroupées autour de la défense des services publics et des travailleurs. Autour de cette alliance initiale, des militants activistes sont venus, ainsi que des habitants engagés dans des projets d’économies alternatives, de développement d’un tourisme durable, dans des projets associatifs locaux. Le groupe organisateur est constitué de 30 personnes. Un groupe de 10 participants vient renforcer les effectifs pendant les actions. La plupart se sont formés à la désobéissance civile et aux principes de l’action non-violente.
Les deux camps ont quelque chose en commun : ils partagent la même inquiétude. Comment va t-on survivre au changement climatique ? Comment va-t-on vivre dans notre vallée en 2030, 2040, 2050 ? Nul doute que cette inquiétude est sincère. Mais si les uns postulent pour une dynamique mondialisée et productiviste, comme celle qui est défendue par Carole Delga (Ps) à la tête de la région Occitanie (être dans le top 10 des destinations touristiques internationales !). Les autres, sont dans une dynamique de l’alternative, de décroissance, de préservation d’un environnement, de santé publique, d’un usage durable de la montagne, d’une politique de transition écologique. (Le tourisme, manne financière et fléau écologique, représente aujourd’hui 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre).
Au centre, les élus locaux (les maires des 26 communes traversées) et la sous-préfecture de Bagnères-de-Bigorre dirigée par Constance Dyevre, sur le départ. Pas si au centre que cela... Sur les 26 maires sollicités pour se prononcer sur l’ouverture à la circulation des voies empruntées par les engins tout-terrain, seul 1 maire a pris la ferme décision de refuser le passage sur un chemin de sa commune : Luc Castel, maire de Hiis. Les autres s’en sont tenus au consensus général sur la liberté de pratiquer un loisir, même polluant. (...)
Ce week-end du 28 et 29 septembre a été le théâtre d’une série d’actions et de réactions.
Cela a commencé par une « manif déjantée » où le mot d’ordre était de clamer des slogans en faveur des 4x4, des énergies fossiles, et du néolibéralisme (faites la recherche dans YouTube « manif de droite »). 120 personnes ont pris part à cette marche qui partait du centre ville pour se rendre à l’inauguration du Salon Off Road. L’ambiance était festive, carnavalesque, et la tonalité second degré fort amusante pour les passants. La manifestation avait été déclarée en préfecture par une représentante d’Attac, une représentante de FNE 65, une représentante Gilet Jaune. (Il est toujours intéressant de noter que les femmes sont en tête). Devant la caméra de la télé régionale, les dits « écologistes » se sont retrouvés interdits d’accès au site, protégé par la gendarmerie nationale. Nulle présence de militants EELV, qui pourtant s’était fendu d’un communiqué de presse dénonciateur une semaine avant… Aux cris de « plus de voitures, moins de verdure ! » les opposants ont fait face aux organisateurs qui barraient l’entrée du site en invoquant la privatisation d’un espace public à des fins commerciales. A part une petite bousculade déclenchée par les jeunes gros bras de l’organisation et vite calmée par le capitaine de gendarmerie, le frottement des deux groupes a eu lieu le sourire aux lèvres.
Acte 2. Samedi matin, 8h30. Un groupe de 15 militants se positionnent avec pancartes et banderoles sur le début d’une piste forestière à Asté sur le parcours B. Cinq minutes plus tard un véhicule de la gendarmerie arrive en trombe et deux gendarmes se postent là. En bas, deux observateurs épient l’organisation des départs de convois. (...)
R.A.S. L’heure tourne, le départ officiel est retardé. Pendant ce temps-là, un autre groupe déambule sur le chemin d’Angouet en vallée de Lesponne sur le parcours C. A 10h00, deux convois de 10 et 12 véhicules tout-terrain prennent le départ et filent sur le parcours A, en direction de Gerde. Quelle malchance… à moins que les organisateurs soient renseignés ? Lol.
Acte 3. Samedi après-midi, 13h30. Les deux groupes se rejoignent au même endroit qu’au matin. En espérant qu’un convoi finira par passer par là. Même présence de la gendarmerie. Même retard, ils imaginent que les organisateurs sont en train de se réorganiser en fonction de cette position. Décision est prise de reconstituer les 2 groupes : banderole et pancartes sont chargées dans les voitures sous les yeux des forces de l’ordre. Direction le Golf de Bigorre, parcours A. 30 minutes après, les observateurs annoncent un convoi se dirigeant vers le parcours B. Enfin, les souris vont pouvoir cerner le chat. Le premier groupe use de son droit à randonner sur le chemin de Nabias, le convoi de 4x4 bute sur cette lente promenade : 20 minutes à rouler au pas derrière les marcheurs. Pendant ce temps là, le second groupe prévenu quitte rapidement le golf et se dirige vers le Col des Palomières qui doit être l’issue du convoi, afin de les ralentir avant la redescente. Les gendarmes sont à nouveau là, encadrés par la commandante du secteur. Le groupe se constitue en troupeau mobile au milieu de la piste. Les gendarmes arrêtent les véhicules tout terrain et empêchent tout contact entre les deux groupes. 20 minutes d’attente avant que les marcheurs atteignent le bas de la piste. Résultat de l’opération : 1h45 pour faire 9km en voiture. Les lecteurs de Pierre Sansot apprécieront ! (Du bon usage de la lenteur, éditions Rivages)
Acte 4. Dimanche matin, 9h00. Une marche collective est organisée sur le parcours B pour assister à un pique-nique familiale au Bernadaous. Pendant ce temps là, les observateurs constatent que les deux convois du matin prennent la direction de la boucle A mais en sens inverse. Les militants sont occupés à échafauder le plan d’action de l’après-midi. 15H00, vingt trois activistes se rejoignent à l’entrée du salon Off Road pour exécuter un die-in (action de s’allonger au sol dans le but de simuler la mort). Après quelques déclarations politiques à l’adresse des organisateurs, les corps tombent au sol et recouvrent la passerelle de bois que forme l’entrée public. Les visiteurs ne semblent pas découragés et enjambent les corps pour aller au salon. Un membre du groupe dessine à la craie les contours des corps au sol. Protestation des organisateurs : la craie va dégrader et polluer le pont ! Le locataire de Carré Py vole la craie, sous l’oeil amusé des gendarmes. L’adversaire a totalement saisi le principe de la non violence. Le voleur de craie est à son tour détroussé. La craie revient dans le groupe des activistes qui partent en écrivant sur le pont : Pollueurs, Voleurs de vie.
Revue de presse (...)
Que dire du rôle des forces de l’ordre ? Entre protectionnisme paternaliste et sévérité d’instituteurs, les gendarmes ont bien compris à qui ils avaient à faire : les activistes ne sont pas dangereux physiquement. Politiquement, c’est moins évident. (...)
La logique étant de faire tampon entre les deux groupes à chaque fois qu’il y a contact. (...)
Les organisateurs, dans leur opération de communication, annoncent un 4ème salon en 2020. Les opposants politiques débriefent, analysent les forces et faiblesses de l’adversaire. Se mobilisent pour mener un travail de fond au niveau juridique. (...)
L’association Mountain Wilderness a rejoint la lutte. Des contacts sont pris avec d’autres groupes activistes. L’opinion va dans le sens de la justice climatique. Selon les sondages, 80 % des gens considèrent que les loisirs motorisés sont nocifs pour la planète. Greenpeace vient de sortir son rapport sur l’industrie automobile : ça s’appelle « droit dans le mur » et c’est percutant. Le 23 septembre 2019, Greta Thunberg ainsi que 15 autres enfants portent plainte contre le gouvernement français pour inaction climatique. Tous les feux sont au vert. Les élus locaux entrent en résistance : 80 communes françaises ont pris un arrêté pour interdire ou encadrer l’usage des pesticides. Qui en Bigorre parmi les élus sera volontaire pour insuffler une dynamique collective de développement durable ? (...)
Autre phénomène à prendre en considération : les montagnes ont toujours constitué des refuges en temps de crise, dans la décennie la Bigorre deviendra une terre d’élection pour nombre de citadins en transition. Comme le dit Aldo Leopold, il faudra apprendre à penser comme une montagne...