Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Le Monde
Eva Illouz, sociologue : « La crise israélienne est un avertissement pour la France et le monde libre »
#israel #extremedroite #democratie
Article mis en ligne le 14 avril 2023
dernière modification le 13 avril 2023

La mise au pas de la justice souhaitée par le gouvernement témoigne de la volonté des forces conservatrices de saper les bases de la démocratie, avertit l’universitaire franco-israélienne, dans une tribune au « Monde ».

La France et Israël sont des sociétés profondément différentes. La République française est universaliste et laïque, sa souveraineté et ses institutions politiques ont une longue histoire. Après des guerres coloniales sanglantes, elle a opéré une transition plus ou moins réussie vers le postcolonialisme. Israël a été conçu comme un Etat refuge pour un peuple abjectement persécuté ; son multiculturalisme vise à séparer plutôt qu’à rassembler les différentes communautés religieuses et ethniques qu’il abrite. La religion et l’Etat sont étroitement et intimement imbriqués, et Israël est embourbé en Cisjordanie dans un conflit colonial qui ne fait que se durcir.

Soixante-quinze ans après la création de l’Etat d’Israël, ce modèle unique est remis en cause par des forces antidémocratiques aujourd’hui au pouvoir. (...)

Des processus similaires ont également été observés dans d’autres pays, la Hongrie en étant l’exemple le plus tristement célèbre. Mais, en Israël, les enjeux de telles mesures antidémocratiques sont bien plus élevés puisqu’elles permettraient à divers groupes religieux extrémistes de gouverner le pays à l’aune de l’ancienne loi biblique ou, à tout le moins, à l’aune d’un mélange de lois modernes et anciennes. (...)

Si la démocratie est une expérience collective à l’échelle mondiale, ses succès et ses erreurs nous concernent, d’où qu’ils viennent.

Polarisation et déliquescence (...)

Le premier avertissement est le plus évident. La démocratie est fragile et, dans certaines circonstances, les citoyens peuvent lui préférer un régime autoritaire. Désormais, on ne peut plus présumer que les citoyens préféreront toujours le régime qui représente le demos, surtout lorsque ce régime présente de nombreuses défaillances (recours à des experts déconnectés et incompétents, échec à représenter le bien commun, manque de transparence). Mais le cas israélien est encore plus troublant : il suggère aussi que le délitement de la démocratie peut provenir d’une de ses vertus cardinales : la tolérance.

En Israël, c’est en effet à l’ombre de la tolérance que des communautés religieuses extrémistes ont pu s’épanouir et répandre une nouvelle vision du monde qui privilégie le sacré au politique, la promesse de salut à la cacophonie du pluralisme, la rédemption spirituelle à la stabilité économique. (...)

En 2022, l’Israel Democracy Institute, un centre de recherche indépendant, a conduit une enquête d’opinion montrant que 49 % des juifs israéliens pensaient que, dans leur pays, les juifs devaient avoir plus de droits que les non-juifs. En outre, 43 % des répondants mettent le caractère juif de l’Etat comme dominant, seulement 26 % citent en premier l’aspect démocratique. (...)

Lire aussi :

 (The times of Israël)
Les enseignements de la crise politique israélienne pour les démocraties

Le premier ministre (PM) Benjamin Netanyahou, récemment élu, mène au pas de charge une réforme judiciaire controversée qui divise la société israélienne. Il fait face désormais à une opposition grandissante et semble débordé par ses alliés de la droite radicale.

L’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, par des soutiens de l’ancien Président US, Donald Trump, avait provoqué la stupeur du monde libre qui assistait incrédule à l’invasion du plus haut symbole de la démocratie américaine par des émeutiers. Ce qui se passe en Israël, seule démocratie du Moyen-Orient, n’est pas moins inquiétant. (...)

Pour ses détracteurs, la réforme judicaire en cours, verrait la disparition de l’indépendance de la Justice qui serait soumise au seul pouvoir politique. Malgré les appels à la concertation venant de toutes parts, d’Israël et de l’étranger, pour l’heure, le chef du gouvernement, Benjamin Netanyahou, ne semble pas mettre un frein à son projet.

Le contexte de la réforme judiciaire israélienne

Pour les tenants de la refonte judiciaire, le dernier mot, en toutes choses, devrait revenir au gouvernement car il est « l’émanation de la volonté du peuple ». En ligne de mire, la plus haute juridiction du pays qui en l’absence de Chambre Haute et de Conseil Constitutionnel, représente le seul contrepouvoir au politique avec une double fonction de Haute Cour de Justice et de Cour Suprême.

C’est à la fois la représentativité des juges, leur mode de désignation et l’étendue de leurs prérogatives qui sont remises en cause. Comme il n’existe pas à proprement parler de Constitution, contrairement à la France par exemple, mais une Loi Fondamentale, toute réforme, même si elle est justifiée, porte en germe une menace potentielle d’atteinte à la séparation des pouvoirs. Ce qui devrait inciter à la prudence et à la concertation.

Ce qui interpelle, même les plus modérés, c’est le timing de cette réforme et d’autres projets de lois tout aussi contestés comme la limitation des cas de destitution d’un PM. En effet, Netanyahou est sous le coup de trois mises en examens. Et le plus puissant allié de sa coalition, le chef du parti religieux sépharade Shass, Aryé Déri, condamné par deux fois par la justice, ambitionne d’occuper, contre l’avis des juges, un poste ministériel de premier plan.

Il avait pourtant signé un accord de retrait de la vie politique en échange d’une réduction de peine. Cette réforme mettrait sous leur coupe les juges qui seraient amenés à statuer sur leur sort. Les opposants pointent un conflit d’intérêt évident.

Le paradoxe israélien : entre instabilité politique et croissance économique (...)

Une opposition venant de tous les secteurs de la société israélienne

La crise politique actuelle, contrairement à ce que rapportent trop souvent les médias, ou certains membres de la coalition, n’est pas l’opposition de la « gauche mauvaise perdante » contre la droite victorieuse, des laïcs contre les religieux ou de « l’élite intellectuelle ashkénaze (juifs d’Allemagne et d’Europe de l’Est) contre « la masse laborieuse sépharade » (juifs d’Espagne, des pays arabes et orientaux) » qui se superposerait à celles des juifs contre les non-juifs.

Depuis le début de la contestation, il y a 9 semaines, le nombre de manifestants ne cesse de croitre (jusqu’à 500 000 personnes pour un pays de 9 millions d’habitants). Elle touche désormais tous les secteurs de la société israélienne. On voit pêlemêle des citoyens juifs originaires du monde entier, des laïcs côtoyant des kippot (calotte religieuse), des électeurs de droite et de gauche. Toutes les classes sociales et professions sont représentées, patrons de start-up, universitaires, secteur de la santé, avocats, juges jusqu’aux conditions les plus modestes.

Tous les âges se sentent concernés, des rescapés de la Shoah, des vétérans de toutes les guerres aux jeunes couples avec leurs enfants. Les appels venant de la population druze ou du secteur arabe se multiplient et convergent dans la même revendication que leurs concitoyens juifs qu’ils côtoient au quotidien. En contrepoint, les soutiens de l’action gouvernementale sont bien maigres, et peinent à se faire entendre.

La grande muette donne de la voix !

Mais le coup de tonnerre est venu lorsque les institutions censées protéger le pays, l’armée dont des commandos d’élite, des pilotes, nombre d’officiers de très haut rang, les services de renseignement extérieur ou intérieur (le Mossad et le Shabak) sont montés aux créneaux en menaçant de ne plus servir, de ne plus participer à la réserve active ou aux exercices, si aucun consensus n’était atteint. Tsahal, première ligne de défense d’Israël, composée à majorité d’appelés et de réservistes, est un véritable outils d’intégration et d’émancipation.

Elle est le ciment de cette société qui vit dans l’une des régions les plus violentes du monde. Ce n’est pas d’un coup d’Etat militaire qu’il faut se méfier car ces femmes et ces hommes revendiquent haut et fort leur attachement à l’Etat de droit. Leur prise de position est un appel à la raison d’un pays divisé et en plein désarroi, dont la majorité n’acceptera pas un « coup d’Etat institutionnel ». Ce que confirme plusieurs études récentes montrant une baisse des intentions de vote pour la coalition qui ne l’emporterait probablement pas si de nouvelles élections devaient avoir lieu prochainement.

Les impacts négatifs sont déjà visibles (...)

Alors qu’Israël faisait figure d’exception avec une économie florissante malgré la pandémie, la guerre en Ukraine et multipliait les succès diplomatiques, aujourd’hui tous les indicateurs s’affolent. L’économie a besoin, plus que tout, de stabilité. Or, la situation est volatile.

Déjà certains acteurs majeurs de l’économie mondiale menacent de retirer leurs investissements, les agences de revoir leur notation, les banques sonnent l’alarme, et les start-up, fleurons de la high-tech made in Israël, commencent à se délocaliser. En réponse à ces menaces et malgré l’urgence de la situation, la ligne suivie par le PM reste floue. Il hésite à museler ses encombrants alliés, sous peine d’implosion de sa coalition, et alterne les annonces d’ouverture tout en multipliant les gestes contraires.

Cette réforme arrive au plus mauvais moment de l’agenda local et international

Au niveau local, l’Autorité Palestinienne est au bord de l’implosion. Son Président, Mahmoud Abbas, âgé de 88 ans, initialement élu pour un mandat de 4 ans, ne survit que grâce à la protection des services de sécurité hébreux. Il ne contrôle plus ni Gaza ni la rue palestinienne de Cisjordanie. (...)

La situation internationale, quant à elle, n’a jamais été aussi instable depuis des décennies (...)

Si la coalition persiste dans cette voie, la confrontation est inévitable. On passera d’une crise politique à une crise constitutionnelle. La Cour Suprême invalidera les dernières lois pour « anticonstitutionnalité » car non conformes avec la Loi Fondamentale. Les corps constitués, devront alors choisir entre obéir au gouvernement ou à la Cour.

Et par nature, c’est à cette dernière, étant la plus haute instance du pays qu’ils feront allégeance. Il se peut également qu’avant même cette échéance, la coalition perde sa majorité par défection de partenaires dont les promesses n’auront pas été tenues, on parce que la jeune garde du Likoud y verra l’occasion de prendre les rênes du parti en mettant sur la touche leur leader usé par le pouvoir. (...)

Les leçons de la crise politique israélienne

La situation Israélienne est un cas d’école. Elle est prémonitoire de ce qu’il pourrait arriver à des pays de longue tradition démocratique et en particulier en Europe, à la faveur d’une période d’instabilité : la tentation illbérale, fusse à la suite d’une élection. (...)