
Pas dangereux, le glyphosate, les pesticides ? Demandez-donc aux Argentins. En vingt ans, la Pampa et ses paysages mélancoliques, naguère peuplée de paysans à cheval, a été colonisée par les cultures OGM de soja, blé et maïs. Et bombardée de glyphosate. Avec de terribles dégâts sur la santé des enfants et des adultes. Cancers, malformations, troubles de la thyroïde, se multiplient. Quant aux sols, ils perdent vie. N’absorbent plus les pluies, qui inondent champs et villages et transmettent les polluants aux nappes phréatiques, aux rivières.
Comble du comble : l’herbicide censé tuer toutes les plantes non désirées a engendré plus de 30 variétés qui lui sont désormais résistantes ; les rendements ont baissé, le coût des traitements a augmenté, la rentabilité a chuté. Voyage au pays du miracle glyphosate, devenu un cauchemar.
#01 « Qu’on cesse de manger du venin ! »
Bienvenue dans la famille de Mariana Moyano, la maman, Carlos Marcelo Miranda, le papa, et leurs cinq enfants. Leur modeste maison, dans la petite ville de Rojas, se situe à huit mètres de la clôture d’un des immenses « campos », ces domaines agricoles qui tapissent la Pampa argentine, et plus précisément la Pampa humeda - la Pampa humide, la plus fertile, un peu plus grande que la France métropolitaine. (...)
La grand-mère a été victime d’un cancer des deux seins. La maman, d’un cancer de l’utérus. Quant à la petite Milagros (« miracle »), 4 ans, elle est née prématurément avec une malformation cardiaque, opérée, mais qui lui interdit désormais tout effort, même de faire du vélo. Elle souffre également d’une bronchite chronique purulente, d’un prurigo de Besnier, de reflux gastriques. Faute de défenses immunitaires suffisantes, elle ne peut fréquenter d’autres enfants. C’est sa maîtresse qui se déplace, deux fois par semaine, pour lui faire cours. « Elle est habituée », soupire sa maman.
Dans ce cas comme dans bien d’autres, aucun lien avec les « fumigaciones » n’a été à ce jour formellement établi. La famille n’a obtenu aucune compensation, sinon la gratuité des déplacements nécessaires aux soins de Milagros, offerte par la commune.
Pour le papa, il n’y a pas place au doute. Dans son travail de chauffeur, il a vu certains de ses collègues succomber à des intoxications qu’on soupçonne être liées aux produits agricoles chargés dans les poids-lourds. Et il fait partie de ces nombreux Argentins qui, au mauvais endroit au mauvais moment, ont reçu sur leur véhicule une douche de ce glyphosate qu’on épand aussi par avion. (...)
« Le glyphosate est partout ici. On a vu un dépôt à 150 mètres d’un parc d’enfants. En janvier dernier, on voyait encore des pulvérisations se faire près des maisons alors qu’un arrêté communal interdisait de le faire à moins de 300 mètres. Avec 150 voisins, nous avons porté plainte. Depuis, nous n’avons eu aucune nouvelle. » L’action, relayée sur Facebook, où Maria Liz a raconté le drame de sa fille, a pris un nouvel élan après le « procès citoyen » organisé en avril dernier à La Haye contre Monsanto. Désormais des familles de victimes, toujours plus nombreuses, se font connaître sur les réseaux sociaux. Elles ont même constitué, avec des médecins et des avocats, le Mavida (acroynyme espagnol pour « mouvement des mères d’enfants victimes des agrotoxiques »).
Maria Liz refuse qu’on « continue à manger du venin ». Les solutions, pour elle, sont limpides : « D’abord faire respecter les lois existantes sur les distances à respecter lors des pulvérisations. Puis mettre fin au système agricole tel qu’il est. Eduquer les enfants. Et que Monsanto quitte l’Argentine. »
Quant à son mari, Patricio, cuisinier de son état, il veut monter un commerce de primeurs et de pâtes « gourmet ». Ne reste plus qu’à trouver de fournisseurs de fruits, légumes et blé. Bio, bien sûr. Et en Argentine, ce n’est pas si facile. (...)
le problème « n’est pas seulement sanitaire ». C’est « tout un modèle social qui est détruit par les cultures intensives. Les campagnes se vident. Des gens se marginalisent faute de travail. Quant à la production traditionnelle de fruits, de légumes en petits potagers, elle a presque disparu. Cela pose un problème de souveraineté alimentaire ».
Mais qu’est-ce qui explique donc ce tableau si sombre ? Un « déni général », résultant de plusieurs causes. « D’abord, les profits générés par le soja, tout simplement. Ensuite, l’influence de grands groupes chimiques. Monsanto, bien sûr, qui est un gros employeur par ses usines en Argentine. Mais aussi Bayer, qui produit à la fois des produits pour l’agriculture et des médicaments contre le cancer. Et il y a cette tradition argentine, chez les notables, de posséder les terres. Des personnes influentes, des personnalités politiques. Des médecins aussi. » (...)
« Le taux de cancer, qui est de 217 pour 100 000 habitants en Argentine, atteint aujourd’hui 397,4 aujourd’hui dans les villes enquêtées. Le cancer est la première cause de mortalité dans 25 villes étudiées, ce qui n’est pas le cas au niveau national. Deuxième constat, dans 60 % des cas de cancers diagnostiqués, la cause supposée par le patient est le traitement des cultures. » Un taux qui est forcément minoré par le fait que certaines maisons n’ont pas été enquêtées, les habitants étant déjà morts. (...)
Dans les villes enquêtées, les cas de malformations congénitales sont passés de 8,8 pour 1000 naissances dans les années 2000-2004 à 17,9 pour 1 000 sur la période 2010-2014. Le taux de fausses couches pour 100 grossesses est, quant à lui, passé de 6 dans la période 1995-1999 à 22,5 dans la période 2005-2014. Autre particularité, « l’hypothyroïdie est la deuxième pathologie chronique des villes étudiées, alors qu’elle se situe au troisième rang au niveau national ».
Le professeur énumère une liste démoralisante d’autres tendances lourdes qui distinguent les villes étudiées des chiffres nationaux : obésité des enfants, diabète, infertilité, dépression, autisme, liés au glyphosate. S’y ajoutent toutes ces malformations congénitales, allant jusqu’aux cas désespérés des spina bifida, myéloméningocèle ou des enfants-sirènes. « Ces malformations sont le résultat direct de l’action du glyphosate sur l’acide rétinoïque, lequel a pour fonction de permettre l’expression des gènes assurant la constitution de la morphologie. » (...)
Le professeur Marino dispose également de données montrant que, contrairement à la biodégradabilité soutenue par les fabricants, le glyphosate s’accumule dans le sol. Il estime qu’ « un cinquième des quantités déversées y reste et s’accumule d’une année sur l’autre. La concentration peut atteindre 30 mg par kilo de terre. » Il ne s’en étonne pas. « Il y a des règles de bonnes pratiques. Mais personne pour les contrôler. Au final, cela relève d’agents municipaux, qui ne sont ni assez formés, ni assez nombreux ».
Le professeur Marino insiste enfin sur l’impact du glyphosate au-delà du sol auquel il est destiné. Le glyphosate se répand non seulement de manière primaire par dispersion dans l’air, mais aussi par sa capacité d’incorporation à d’autres molécules, notamment celle l’eau. (...)
Par ailleurs spécialiste du droit du travail, Me Pereyra participe par conviction à la défense de ceux qu’il considère comme les victimes d’un système agricole global. Il a d’ailleurs témoigné, avec l’une d’entre elles, au « procès Monsanto » à La Haye en avril dernier.
D’un cas et d’une commune à l’autre, la perception qu’ont les victimes de leur affaire semble facilement s’égarer dans les méandres des réglementations propres à la ville, à la province et à l’Etat, par exemple sur les distances à respecter entre habitations et zones de pulvérisation.
Juan Ignacio Pereyra attaque lui sur une ligne plus globale et soutient que « le modèle agricole actuel viole la constitution, la loi et les Droits de l’Homme ». Et de rappeler que « la constitution argentine prévoit pour chacun le droit à un environnement sain et propice au développement sans dommage aux droits des générations futures » ainsi que l’arrêt des dommages le cas échéant, avec indemnisation des victimes et restauration de ce qui doit l’être. Quant aux lois sur la protection de l’environnement, « elles stipulent expressément que toute activité susceptible de porter atteinte à l’environnement doit être précédée d’une étude d’impact. C’est très rarement le cas ».
Des succès judiciaires encourageants sont engrangés. (...)
Comment en est-on arrivé là en Argentine ? A cause du soja transgénique et des fameux OGM « Round Up Ready » (résistant au Round Up, l’herbicide phare de Monsanto, à base de glyphosate). Déjà, dans les années 1970, la « révolution verte » des grandes cultures céréalières avait commencé à chahuter l’élevage extensif traditionnel. Mais l’arrivée du soja transgénique en 1996 a été une déferlante. (...)
C’est le recours massif au couple OGM-glyphosate qui fait de pays tels que l’Argentine, le Brésil ou les Etats-Unis, des cas très différents de celui de la France, où, comme dans la plupart des Etats d’Europe, la culture des OGM n’est pas autorisée (mais l’importation, elle, l’est). (...)
#06 « Aux grands propriétaires, on a vendu le rêve de la production de masse » (...)
« En quelques années, le prix des terres a flambé. Les coopératives de petits propriétaires n’ont pas pu suivre. Les terres ont été concentrées. Aux grands propriétaires, on a vendu le rêve des productions de masse. Mais avec l’excès de pesticides, d’engrais, on a tué la vie du sol. La faune a déserté les champs et les zones sylvestres, qui ont été arrachées. Pour faire des légumes, il n’y a même plus de parcelles saines. Sauf en ville ! » (...)
La viabilité économique et écologique d’exploitations abandonnant le « tout chimie », c’est le credo d’Eduardo Cerda. Ingénieur agronome, il est conseiller de plusieurs exploitations extensives et de cinq communes volontaires pour changer leur modèle agricole. Il est également professeur à l’université de La Plata, expert auprès de la FAO (ONU) et membre fondateur du Renama, le réseau des villes qui promeuvent l’agroécologie.
« Le malheur est venu, dans les années 1990 de ce que l’on a voulu séparer l’amour de la terre de la recherche des gains. Le message, alors, était : les cultures sur les bonnes terres, l’élevage sur les mauvaises. C’est comme ça qu’on a perdu la complémentarité des cultures et de l’élevage, qui contribue à leur fertilisation. Le soja transgénique a favorisé un usage immodéré des herbicides et des engrais. Les mauvaises herbes et les insectes sont devenus des choses à tuer. Les agronomes et les professeurs d’agriculture se sont concentrés sur la chimie et ont perdu la connaissance de la biodiversité. Les quantités d’herbicides utilisées en Argentine ont été multipliées par 4 en 20 ans. Ce qui augmente aussi les coûts de production, qui atteignent 300 à 400 dollars l’hectare pour le blé et le soja et 500 à 600 pour le maïs, contre une centaine de dollars en 1990. Et ce avec des rendements qui baissent. A tel point qu’aujourd’hui, pour quelqu’un qui doit acheter la terre, cette culture n’est plus rentable. »
L’autre problème, c’est évidemment « l’artificialisation des sols. D’une part le soja prélève beaucoup de nutriments en ne laissant que peu de résidus humiques. D’autre part, le glyphosate séquestre les nutriments restants et, comme les fertilisants, tue les bactéries et les champignons qui font la vie du sol. Ce sont des choses que les producteurs ignoraient quand on a lancé la culture du soja transgénique. On ne leur a pas dit. Mais c’est incontestable. A La Aurora, un domaine de 650 hectare dont je m’occupe depuis 1990, le sol comprend 4 000 kg de lombric à l’hectare. Chez nos voisins, qui font du soja OGM, c’est 200 kg. ». Le lombric ameublit le sol, produit un compost précieux qui favorise lui-même la vie bactérienne.
La Aurora, lorsqu’elle a été convertie à l’agroécologie (on n’y utilise aucun produit agrochimique) n’a suscité « que de l’indifférence ». Mais aujourd’hui, « on y reçoit 500 visiteurs professionnels par an ». (...)