
depuis quelques jours, la Tunisie connaît un embrasement social. On parle déjà d’une « révolte des sans-emploi ». Cet embrasement a commencé après la mort accidentelle d’un diplômé chômeur le 16 janvier.
Dès le lendemain, le 17 janvier, le mouvement de protestation et de colère a commencé à Kasserine. Puis il s’est étendu à pratiquement tout le reste du pays. Pendant six jours, il y a eu des manifestations, des sit-in, des blocages de route, des affrontements avec les forces de l’ordre, ce qui a amené le pouvoir à décréter le couvre-feu. Il faut rappeler que la Tunisie vit déjà sous l’état d’urgence suite aux attentats de 2015.
Cette révolte des sans-emploi, de la jeunesse, a été l’occasion pour des bandes et des réseaux de contrebande de profiter de la situation et de piller des magasins, des dépôts de la douane. Est-ce que ces pillages ont été commandés ? On n’a pas de preuve pour affirmer quoi que ce soit. Mais ça tombe très bien pour une presse, des partis politiques et un gouvernement qui voulaient à tout prix isoler le mouvement de jeunes et jeter le discrédit dessus en accusant cette contestation d’être en fait un mouvement de casseurs, de pilleurs et de contrebandiers.
Qu’il y ait eu de la casse et des pillages, c’est un fait. Mais ça ne cache pas une vérité qui est en train de faire surface : celle de la très grave crise de l’emploi touchant surtout la jeunesse, qui est sinistrée. Il y a un état d’extrême urgence dans lequel vit la jeunesse en général et les diplômés de l’université en particulier. (...)
La Tunisie a connu une explosion de colère, cette révolte des sans-emploi, qui vient rappeler que les choses ne se sont pas améliorées après la révolution. Il y a une tension sociale extrême aujourd’hui en Tunisie qui rappelle la tension révolutionnaire d’il y a cinq ans. Le mouvement n’est pas terminé : il y a un calme très relatif depuis quelques jours, mais les sit-in se poursuivent dans plusieurs endroits, les manifestations aussi. Il y a aussi des grèves générales dans certaines localités. Disons que le mouvement a baissé d’intensité, surtout au niveau des affrontements avec les forces de l’ordre. Mais la tension risque de monter de nouveau, parce que les grévistes et les diplômés au chômage attendent des réponses claires du gouvernement, et ces réponses ne viennent pas. En fait, le gouvernement n’a pas de solution. Il maintient le même cap, or la politique économique et sociale qu’il applique n’a pas comme priorité de créer de l’emploi. (...)
La position qui a été adoptée par le Front populaire a été très claire. D’abord, nous avons affirmé un soutien inconditionnel au mouvement de contestation. Ensuite, le Front populaire a proposé des mesures d’urgence au gouvernement, mesures capables de mobiliser les fonds nécessaires pour commencer à apporter des solutions, ou un apaisement. Parmi ces mesures, les deux plus importantes sont le moratoire sur la dette pour trois ans et l’impôt sur les grandes fortunes (et il y en a en Tunisie !) qui se sont engraissées sous la dictature. En même temps, les militantes et les militants du Front populaire sont présents sur le terrain, ils sont parmi les jeunes. Le mouvement n’est pas sous la direction du Front populaire, loin de là, mais le Front populaire est présent dans ces actions.
Il est nécessaire de mentionner la campagne de désinformation et de diffamation menée par les partis de gouvernement et les médias dominants. (...)
La grande centrale syndicale, l’UGTT, a soutenu le mouvement de manière assez nette. L’UGTT et le Front populaire sont vraiment les deux soutiens de taille, même si tous les partis d’opposition ont soutenu le mouvement. Au sein de l’opinion publique, il est évident qu’il y a un soutien aux revendications puisqu’il n’y a pas de famille en Tunisie qui ne soit accablée par ce problème très particulier qui est celui du chômage des diplômés du supérieur. Tout le monde est touché d’une manière ou d’une autre.
Mais il y a eu au même moment ces actions de pillage et de violence, qui ont un peu nui au mouvement de soutien. Les affrontements ont été très violents : plusieurs centaines de manifestants ont été blessées, un policier est mort et une centaine de policiers a été blessée. Ainsi dans le soutien affiché, il y avait un soutien aux protestations pacifiques et dans le même temps une dénonciation de toute action de pillage. (...)
Depuis la chute de Ben Ali, il y a un emballement de l’endettement de l’État tunisien, une accélération infernale du rythme des emprunts. Au sein de la commission financière de l’Assemblée dont je suis membre, on a eu six projets de loi depuis le début de l’année 2016, et cinq d’entre eux concernent les emprunts. La Tunisie est déjà sous traitement du FMI depuis 1986. Après la révolution, il y a eu un nouveau plan d’ajustement structurel suite à l’accord signé en avril 2013, qui prévoit un financement d’environ 1,7 milliard de dollars. Ce plan d’ajustement est achevé, mais aucune amélioration de la situation économique n’a eu lieu. Au contraire, la crise est plus grave aujourd’hui. Le projet d’un nouveau plan d’ajustement structurel est désormais lancé, et la délégation du FMI va bientôt arriver en Tunisie pour négocier ce nouveau plan avec le gouvernement, qui va bien entendu amener d’autres mesures draconiennes sur le plan économique et social.
Aujourd’hui, la Tunisie est terriblement plus endettée qu’elle ne l’était sous Ben Ali. Ce qui est grave, c’est que ce surendettement n’a pas amélioré la situation, qui s’est même dégradée tandis que les capacités de remboursement de la Tunisie sont presque nulles (...)
Le gouvernement voudrait bien geler les salaires, comme le désirent le FMI et la Banque mondiale. Mais le mouvement ouvrier est très puissant et ne cesse d’imposer des reculs au gouvernement. Dernièrement, il y a eu un accord dans le secteur privé : une augmentation salariale de 6% arrachée après un important cycle de luttes. (...)
Personnellement, je considère l’UE comme une nouvelle entité impérialiste. C’est une superpuissance économique et politique qui est en train d’être forgée depuis 1957, qui a une constitution, un parlement, un budget, un drapeau, un marché. Cette superpuissance a sa propre politique vis-à-vis des pays du Sud de la Méditerranée, comme la Tunisie. Cette politique, depuis 1995, est représentée par le partenariat euro-méditerranéen. C’est le cadre dans lequel s’inscrivent toutes les relations (économiques, politiques, culturelles, etc.) entre l’UE et la Tunisie. Cette politique est aussi responsable de la crise sociale et économique qui a poussé la Tunisie à la révolution.
À l’intérieur de ce cadre, le libre-échange concernant la liberté de circulation des marchandises et des capitaux occupe une place importante. L’ALECA est le nouveau nom que l’UE a donné à sa politique de libre-échange avec la Tunisie et d’autres pays.
L’UE n’a pas trouvé mieux après la révolution en Tunisie que de proposer l’élargissement et l’approfondissement d’une politique qui était en grande partie responsable de la ruine sociale et économique qui a poussé le pays à la révolution. Ce qui est proposé, c’est de doubler la dose pour être sûr de tuer le malade. Tel est le génie de la Commission européenne. (...)
L’ALECA est donc en train d’avancer. Dans l’ALECA, il existe plusieurs sous-dossiers. L’accord concernera surtout l’agriculture, les services, les marchés publics, le transport aérien. Au menu, une libéralisation totale de la Tunisie face aux capitaux et aux produits de l’UE, qui se traduira par une exclusion de l’État et donc de la souveraineté nationale tunisienne. L’idée est de réduire l’État à sa plus simple manifestation, celle du maintien de l’ordre. Voilà la nouvelle forme du néo-colonialisme européen en Tunisie.
Le FMI et la Banque mondiale ne sont donc pas les seuls responsables de la situation de dépendance de la Tunisie. Il y a aussi et surtout ce rôle joué par la Commission européenne, avec ses instruments comme la Banque européenne d’investissement et la Banque européenne de reconstruction et de développement, qui d’ailleurs ne reconstruit rien – c’est un bulldozer. Ceux qui sont responsables de la ruine de la Tunisie durant la période de la dictature, FMI, Banque mondiale et Commission européenne, poursuivent aujourd’hui leur œuvre destructrice. (...)
une chose est sûre : les Tunisiens ont bien changé. Désormais, ils sont déterminés à défendre leurs libertés et à imposer leurs droits.