Dans le cadre capitaliste et patriarcal de la société, l’attention portée à l’écologie est périphérique. Dans cet entretien, la journaliste Jade Lindgaard explique comment, selon elle, raconter le monde, notamment les luttes ancrées au sol, permet de le comprendre et de s’engager pour qu’il change.
Jade Lindgaard — J’ai passé mon enfance dans un immeuble du 15e arrondissement de Paris, dans un imaginaire totalement urbain, industriel, en « toc ». Dans la chambre que je partageais avec ma petite sœur, on avait une moquette synthétique et un Sacco [un pouf inventé en 1968] orange vif percé d’où s’écoulaient plein de petites boules de plastique blanc.
Dans la grande surface où nous allions faire les courses, tout était sous emballage plastique. On mangeait de la purée Mousline. Un jour, ma mère est rentrée du travail avec un truc incroyablement moderne, un sachet de salade sous plastique. Sa grande vertu : on pouvait la manger directement, sans avoir à la laver.
Je passais beaucoup de temps devant la télé, complètement fascinée par New York. Quand je voyais les tours de Beaugrenelle depuis ma fenêtre, je m’imaginais aux États-Unis. (...)
À la fin des années 1990, je travaillais aux Inrockuptibles quand j’ai découvert les mouvements alter-mondialistes. En 1999, j’ai vu des mouvements révolutionnaires prendre la rue lors d’une grosse manif de blocage à Seattle. Ça m’a fascinée. Mes centres d’intérêt se sont déplacés vers la question hyper vivace de la justice sociale, sur la critique du capitalisme, du FMI [Fonds monétaire international], de la Banque mondiale, du tiers-mondisme, des rapports entre Nord et Sud. En 2001, au contre-sommet du G8 à Gênes et au Forum social mondial de Porto Alegre, j’ai été prise dans un univers extraordinaire d’intelligence, de puissance critique, de fécondité et de puissance d’action collective. Les activistes qui posaient cette question de l’illégitimité d’un ordre politique constituaient en même temps des mouvements hyper joyeux, forts et provocateurs.
En 2007, j’ai retrouvé ces copains, notamment les membres du mouvement britannique Climate Action Camps, à Heathrow, en Angleterre. Ils occupaient le plus gros aéroport européen pour protester contre l’essor du trafic aérien et un projet de troisième piste qui n’a jamais vu le jour. (...)
Les mouvements altermondialistes utilisaient le savoir pour critiquer un ordre économique et financier. Ils disaient : « On n’est pas simplement des citoyens en colère, on en sait autant que vous. » En tant que journaliste, ça t’oblige à bouger en te disant qu’effectivement, il faut arrêter de hiérarchiser les sources entre ceux qui sauraient et ceux qui agiraient. Cela ne veut pas dire qu’un paysan connaît mieux le climat qu’un climatologue. Mais il n’y a pas de hiérarchie entre leurs savoirs. Cela implique de traiter avec autant de respect un jeune de la Zad qui connaît bien son territoire et sait pourquoi il le défend, que le président du département qui fait la démonstration par A + B de la nécessité de réaliser un aéroport pour créer de l’emploi.
Casser cette hiérarchie des sources qui peut exister dans une manière plus conventionnelle de faire du journalisme m’oblige assez naturellement à m’interroger sur ma position. Je conteste un cadre général d’interprétation qui priorise la création d’emplois et la croissance économique au détriment de la préservation d’une zone humide. Cela me met dans une position d’engagement. Assez rapidement, on m’a renvoyé l’image d’une journaliste engagée, d’une « journaliste militante ». Il faut être sincère dans ses intentions : quand j’écris, j’essaie de convaincre mes lecteurs qu’il faut s’engager pour changer les choses. C’est une position militante que j’assume. La colère et l’indignation nourrissent profondément mon travail de reportage et d’enquête. Une forme de journalisme de transformation sociale me paraît vitale. C’est dans ce sens que des journalistes peuvent jouer un rôle dans un mouvement de lutte écologiste. Les journalistes et aujourd’hui les blogueurs et youtubeurs font partie intégrante des mouvements sociaux. (...)
Sans l’écriture, je n’arrive pas à penser. J’ai fait un reportage au long cours sur la Zad,où je restais sur place plusieurs jours de suite. Allongée dans mon sac de couchage, dans une petite caravane, j’avais tous les mots entendus dans la journée qui me revenaient et tournaient comme une musique intérieure. Je n’arrivais pas à trouver le sommeil. L’écriture me sert à digérer tout ça, à me dissocier, à prendre de la distance et à retrouver une subjectivité par rapport à toutes ces sensibilités, ces colères, ces joies, ces tristesses.
La question de la distance n’est pas ridicule. Un endroit comme la Zad fabrique un autre monde politique, de sensibilité, de désir humain… Il est très tentant de se plonger dans cette utopie à 100 %. Mais la société patriarcale, capitaliste, faite de dominations injustes est toujours là. Mon rôle est peut-être d’être à l’interstice de ce monde industriel, capitaliste, patriarcal, dominateur et de cet autre monde de faune et de flore, libéré des dominations. D’être une contributrice de lien entre ces deux espaces. Ce n’est pas un rôle facile. On se prend des coups des deux côtés.
(...)
Les médias font partie du problème. Si l’on veut être positif, on peut dire qu’on a beaucoup progressé quantitativement, sur le nombre de sujets publiés sur le changement climatique, l’effondrement des espèces… Mais ces sujets sont traités sans que le lien soit fait avec le capitalisme ou le patriarcat. (...)
Les pensées sont en lien avec des pratiques qui influent à leur tour sur les pensées. À la Zad, on abolit le plus possible la différence entre dire et faire. Tu arrives avec tes idées de philosophe ou d’économiste, et on te propose de participer au groupe « vaches » ou à la construction d’une charpente. Si tu réponds que tu n’es pas manuel, on s’en fiche. Ça provoque des pensées à vif, plus concrètes et plus puissantes.
Il y a de la puissance de changement dans ces mouvements. Ces collectifs rendent vivants, concrets d’autres mondes. (...)
Je ne suis pas très fan de la métaphore du petit colibri, parce qu’il prend sa part mais n’éteint pas l’incendie ! Mais j’ai beaucoup de respect pour eux. Il n’y a aucune raison d’être écolo : on se prend des coups, on s’engueule avec ses amis — c’est mon cas —, on peut être en désaccord avec sa famille, on se fait chambrer par ses collègues… En plus, j’ai parfois l’impression de porter sur mes épaules la charge de la destruction du monde en cours. J’avais une vie plus insouciante quand je travaillais sur l’art contemporain, même si, pour rien au monde, je ne voudrais revenir en arrière.
Dans ce contexte, c’est super que des personnes essaient de faire quelque chose dans leur coin. Mais c’est insuffisant. Il y a donc un travail à faire pour conduire ces personnes dans une action collective plus efficace.
Je critique les usages très individualistes faits de la notion d’effondrement. Cette idée que « OK, le monde va s’effondrer, donc je nous prépare, mes proches et moi, à la fin du monde ». Ce n’est pas ce que dit Pablo Servigne, mais c’est ce que beaucoup pensent. Il me paraît plus important de mettre au premier plan la justice environnementale et climatique en agissant dès maintenant contre les inégalités, en lien ou non avec le changement climatique. (...)
j’essaie de réduire le plus possible mon impact. Mais il me semble parfois plus important de soutenir une lutte de sans-papiers, de réfugiés ou un rassemblement contre les violences policières que de faire mon compost. (...)
. Il faut être conscient d’où on se situe socialement. Et quand on se met à vouloir agir, on ne peut pas le faire que pour soi. Les gens qui disent agir pour leurs enfants sont respectables, mais cela entretient un entre-soi assez bourgeois. (...)
Ces différentes formes de domination forment aujourd’hui un système politique où s’entremêlent ces dominations financières, économiques, patriarcales, racistes et d’exploitation de la nature.
Ce qui est très beau dans la critique écoféministe de ces dominations, c’est la manière dont des femmes, des queers, des trans ont tenté de reprendre de la puissance en tant que femmes, queers, trans, etc. Tout cet univers antipatriarcal essaie de trouver des manières sensibles d’écrire, de faire de la poésie, d’agir, pour se confronter à cette domination en partant de ce que le système dominant considère comme un point de vulnérabilité. On utilise le corps de la femme, les fluides, les règles, le ventre, les rondeurs, les seins, tout ce qui dégoûte, pour montrer qu’on est du côté de la nature. De nombreuses personnes considèrent que les mouvements féministes sont essentialistes et les regardent avec mépris, mais c’est une confusion. Il s’agit en réalité de partir de ce en quoi les femmes sont les plus minorisées, ostracisées, stigmatisées, pour reconstruire de la puissance.
Dans le mouvement Chipko en Inde, des femmes ont protégé des arbres parce que c’étaient elles qui allaient chercher de l’eau et qu’elles savaient que les couper allait abîmer les sources. Je suis dans un collectif écoféministe et ça fait sens pour nous de lire des textes et de parler de nature en non-mixité, pour cultiver notre manière de nous parler en étant le plus à l’écoute possible, en étant dans le care, des valeurs antinomiques du patriarcat. C’est une forme de résistance. (...)