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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
L’arbre Sarkozy et la forêt de la corruption
Article mis en ligne le 2 mars 2021

Il faut prendre la mesure de l’événement qui s’est produit avec la condamnation de Sarkozy dans l’affaire « Bismuth ». La France est un pays malade de sa corruption et les affaires qui le prouvent nous tendent un miroir dont il va bien falloir un jour affronter le reflet.

La France.

Il faut prendre la mesure de l’événement historique qui s’est produit ce lundi 1er mars, en début d’après-midi, au tribunal de Paris. Non seulement, pour la première fois de l’histoire judiciaire et politique française, un ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, a été reconnu coupable de « corruption », sans nul doute le plus infamant des délits pour qui a eu une charge publique, mais c’est la deuxième fois que la justice de ce pays condamne un ex-chef de l’État pour des faits relevant d’une atteinte à la probité publique. (...)

Ce précédent ne remonte pas aux calendes grecques, mais à moins de dix ans, en décembre 2011, avec la condamnation de Jacques Chirac (le prédécesseur de Nicolas Sarkozy à l’Élysée…), reconnu coupable de « détournements de fonds publics » et « abus de confiance » dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris.

Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac ont, judiciairement, un autre point commun : leur premier ministre, François Fillon pour le premier et Alain Juppé pour le second, ont, eux aussi, été pris dans les rets de la justice pénale, qui les a condamnés pour des délits liés à leurs fonctions publiques.

Politiquement, tous avaient été, à des degrés divers, des adeptes de la tolérance zéro vis-à-vis de la délinquance de droit commun, sauf celle en col blanc ; et tous, à des degrés divers, n’ont pas manqué de sombrer dans les élucubrations complotistes les plus folles quand la police et la justice anticorruption ont commencé à s’approcher d’un peu trop près d’eux-mêmes ou de leurs amis.

Mais il y a indéniablement un micro-climat judiciaire du sarkozysme, une spécificité mortifère de ce mouvement politique qui risque de laisser dans les livres d’histoire, comme le berlusconisme en Italie ou le trumpisme aux États-Unis, les stigmates d’un clan suspecté d’avoir privatisé le bien commun à des fins privées. De s’être servi de l’État plus que de l’avoir servi.

Il s’agit là d’un système unique en son genre quand on l’ausculte au prisme des innombrables dossiers judiciaires qui le cernent désormais. Il n’est pas un proche de Nicolas Sarkozy qui n’ait eu maille à partir avec la justice ces dernières années.

La liste a vraiment quelque chose de vertigineux quand on se penche dessus : les mentors de Sarkozy (Charles Pasqua, Édouard Balladur), son premier ministre (François Fillon, donc), ses amis d’adolescence (Brice Hortefeux, Patrick Balkany), ses conseillers (Patrick Buisson, Boris Boillon), des ministres phares (Claude Guéant, Christine Lagarde), son trésorier (Éric Woerth), son associé historique dans un cabinet d’avocats (Arnaud Claude), son propre avocat (Thierry Herzog), son maître espion (Bernard Squarcini), son témoin de mariage (Nicolas Bazire), sa suppléante (Joëlle Ceccaldi-Reynaud), etc…

Certains ont été condamnés, d’autres vont être jugés, d’autres encore ne sont « que » mis en examen dans les enquêtes en cours, mais tous décrivent par les faits qui leur sont reprochés un terrible soupçon pour une démocratie comme la France. Celui d’une prédation sur le dos des citoyens, de leur confiance dans la démocratie et de leur portefeuille (aussi), au mépris des règles élémentaires de décence publique qu’imposent pourtant les mandats et fonctions que chacun a occupés. (...)

Le jugement qui condamne Nicolas Sarkozy parle aujourd’hui d’agissements « d’une particulière gravité ayant été commis par un ancien président de la République qui a été le garant de l’indépendance de la justice ».

« Il s’est servi de son statut d’ancien président de la République et des relations politiques et diplomatiques qu’il a tissées alors qu’il était en exercice pour gratifier un magistrat ayant servi son intérêt personnel. Au surplus, M. Nicolas Sarkozy a la qualité d’avocat et était donc parfaitement informé des obligations déontologiques de cette profession », ajoute le tribunal, pour lequel ce « dévoiement » porte « lourdement atteinte à l’État de droit ».

Mais cette condamnation de l’ancien président, qui va bientôt devoir faire face à un autre procès pour le financement de sa campagne de 2012 (affaire « Bygmalion ») et reste quatre fois mis en examen pour la corruption présumée autour de sa campagne de 2007 (affaire libyenne), apparaît, au-delà du dossier « Bismuth » lui-même, au cœur d’une nécrose de la vie publique française que certains politiques et certains médias, propriétés de milliardaires proches de Nicolas Sarkozy, font tout pour cacher.

Nicolas Sarkozy n’est-il pas membre du conseil de surveillance du groupe Lagardère, propriétaire notamment du JDD et de Paris Match, dont certaines plumes n’hésitent pas à voir un « complot » derrière les malheurs judiciaires de l’ancien président dans l’affaire Kadhafi ? Au sein du groupe Lagardère, Nicolas Sarkozy n’est-il pas chargé de jouer les arbitres entre deux grands fauves du capitalisme française, Vincent Bolloré et Bernard Arnault, eux-mêmes très implantés dans le monde médiatique français ?

Le premier, propriétaire de Canal+ et de la chaîne CNews, qui emploie Éric Zemmour (repris de justice pour plusieurs délits liés à la haine raciale), ne vient-il pas de plaider coupable dans une affaire de corruption en Afrique ? Le second, propriétaire des Échos et du Parisien, n’a-t-il pas embauché à son service l’ancien chef des services secrets intérieurs de Nicolas Sarkozy, Bernard Squarcini, afin d’exécuter toutes sortes de barbouzeries déjà racontées par Mediapart ?

Cette intrication des pouvoirs financier, politique et médiatique est précisément l’un des legs du sarkozysme triomphant, qui n’aide pas à nous regarder dans le miroir que nous tendent les « affaires ». (...)

Bien que multi-mis en examen dans plusieurs dossiers politico-financiers d’ampleur, Nicolas Sarkozy a pu profiter à de multiples reprises des faveurs et du soutien symbolique d’Emmanuel Macron, qui n’a pas hésité à en faire son ambassadeur personnel dans plusieurs pays étrangers pour des événements officiels. (...)

Alors pourquoi la délinquance en col blanc profite-t-elle d’un tel privilège ? L’Élysée a avancé l’argument de la présomption d’innocence, pilier démocratique, pour justifier cette attitude. Mais l’argument de la présomption d’innocence, souvent avancé par des politiques en difficulté pour faire taire toute espèce de discussion autour des affaires qui les embarrassent, ne peut tout expliquer. Être présumé innocent signifie, en droit, que l’on ne peut être présenté par quiconque comme coupable pénalement avant d’avoir été condamné par un tribunal. C’est bien la moindre des choses. (...)

Et que dire de l’actuel ministre de la justice, Éric Dupond-Moretti, qui n’a pas ménagé sa peine pour jeter l’opprobre sur le Parquet national financier, représentant de l’accusation au procès Bismuth-Sarkozy, dont l’un des prévenus à côté de Sarkozy, Thierry Herzog, est de son propre aveu « un pote de toujours » du garde des Sceaux ?

Les agissements du ministre, qui ont suscité une bronca inédite de toute la magistrature contre lui, sont aujourd’hui au cœur d’une enquête de la Cour de justice de la République (CJR) pour « prise illégale d’intérêts », la même cour qui doit rendre, jeudi 4 mars, un jugement dans le procès Balladur, l’un des mentors en politique de… Nicolas Sarkozy.

Une histoire sans fin ou la fin d’une histoire ?