Mois après mois, le nombre de parturientes relevant de l’Aide médicale d’Etat ou de la CMU grimpe. A bout, le personnel se sent démuni. Reportage.
Un appel comme « une bouteille à la mer ». Quand sa collègue aide soignante a craqué, Tony Ferreira n’y a plus tenu. Le week-end dernier, il a écrit le désespoir. Le sien, celui des infirmiers, des sages-femmes, des assistantes sociales de la maternité de l’hôpital parisien Lariboisière, ce « Versailles du pauvre » comme on l’appelle dans les étages. (...)
Lundi, l’infirmier, quatorze ans de boutique dont les quatre dernières années à arpenter les couloirs du service gynécologie obstétrique, a fait signer son SOS à la volée : « A la 39e signature, je me suis dit que cela suffisait pour donner l’alerte. Mais j’aurais pu continuer… » Tony Ferreira n’est pas syndiqué, pas politisé non plus. Simplement il n’en peut plus. « Tous les jours, je croise un ou une collègue avec les larmes aux yeux. Je suis déprimé. J’ai du mal à trouver le sommeil. Je suis exaspéré. A bout. » Lui qui a grandi dans une petite loge du XVIIIe arrondissement entre une mère concierge et un père ouvrier à la chaîne connaît les rudesses de la vie. Mais trop c’est trop. « Je ne suis pas un monstre. Quand je vois ce que je vois, je ne peux pas détourner le regard. Faire comme si de rien n’était. » Tony Ferreira n’exagère pas. Même au 5e étage, celui de la direction, les voix s’étranglent au bout d’une demi-heure de conversation. Ce malaise général, Ferreira le résume, brutal : « La précarité, on n’en peut plus. »
« On est dépassés »
A la maternité de Lariboisière, la vitrine de la « honte » se trouve au rez-de-chaussée, dans l’ancienne petite salle d’attente des consultations pédiatriques, à deux pas du service des urgences générales. Ce mercredi soir, elles sont déjà sept, assises à même le sol avec leur nourrisson, entassées avec leurs sacs dans 13 mètres carrés. Abattues, silencieuses pour la plupart. (...)
A l’étage de la direction, Marie-Christine Chaux, coordinatrice maïeutique de la maternité, tente de faire bonne figure. Et puis, la cuirasse se fend. « On est dépassés », admet la sage-femme. Mois après mois depuis janvier, le nombre de parturientes relevant de l’Aide médicale d’Etat ou de la CMU grimpe. « Aujourd’hui, cela représente 40% des femmes qui accouchent ici », précise Marie-Christine Chaux. En réalité, plus d’une sur deux, si l’on ajoute celles qui n’ont aucune couverture sociale. Au mois d’août dernier, plus du quart des futures mères accueillies relevaient du 115.
« Beaucoup d’hôpitaux se délestent sur nous »
« Le plus difficile pour le personnel soignant, c’est que ce sont des maternités tristes, douloureuses », explique la sage-femme. « Les bébés ne sont souvent pas souhaités et le lien mère enfant pas forcément accepté. » Et puis vient toujours ce moment où il faut signifier aux mères qu’elles doivent partir. Quand bien même les hébergements d’urgence sont partout saturés. « On est là pour les sauver, alors les mettre à la rue avec un nourrisson… glisse la sage-femme. Cela nous renvoie à notre impuissance. Mais on est à l’APHP, on ne fait pas de l’humanitaire. » (...)
Dans les étages, la désespérance se décline tous azimuts. « Pas de brancard en propre, pas de fauteuil roulant. » Des « fenêtres pas isolées », des « digicodes en panne », des « problèmes de sécurité ». Surtout, il y a la pression. (...)
« Beaucoup d’hôpitaux se délestent sur nous des femmes qui relèvent de l’AME, du CMU ou du 115 », constate Marie-Christine Chaux. « Il n’y a pas de problème à ce qu’on en prenne la plus grande partie. C’est notre histoire. On est là pour ça. Mais tout, on ne peut plus. »