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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
La route et les grands travaux ouvrent la voie à la déforestation amazonienne
Article mis en ligne le 26 juillet 2021

Comme dans les années 70, les grands travaux sont présentés comme une solution économique miraculeuse. Parmi eux, les routes sont des ouvrages centraux et indispensables dans le processus politique de déforestation, et la BR-319 représente l’une des plus graves menaces actuelles pour l’Amazonie.

Realidade (Brésil).– Trois gros engins et à peine plus d’ouvriers aplanissent la terre cahoteuse de la BR-319, non loin de Realidade. Dans l’attente d’un bitumage en règle, des travaux d’entretien du même genre sont menés régulièrement sur son parcours depuis 2015. En Amazonie, tout est une question de signal, et celui-là a aiguisé les appétits des acteurs de la déforestation.

Les quelque 900 km qui relient Porto Velho à Manaus sont en partie goudronnés, mais une longue langue de terre de 450 km se transforme en enfer boueux impraticable durant la saison des pluies. Construite en 1976 par le régime militaire pour des raisons stratégiques, cette route sous-utilisée a été fermée en 1988 et abandonnée aux voyageurs les plus inconscients. L’entretien de la ligne téléphonique qui la longe a empêché que la forêt ne reprenne ses droits. (...)

Dans le courant des années 2010, un patient lobbying s’est structuré, jusqu’à devenir une promesse de campagne de Jair Bolsonaro. L’actuel vice-président, le général Mourão, dont la famille est originaire du coin, a même juré de « manger son béret » si le projet n’était pas mené à bien. « Il n’y a rien d’approuvé, ni étude de viabilité économique, ni étude d’impact sur l’environnement ou les territoires autochtones... Ce sont des travaux qui n’ont suivi aucune procédure », dénonce Lucas Ferrante, de l’institut national de recherche d’Amazonie (Inpa).

Le gouvernement espère malgré tout commencer à goudronner en 2022.

À Realidade, on attend l’asphalte avec impatience. (...)

À Manaus comme à Porto Velho, les politiciens enthousiastes au projet ne manquent pas. En début d’année, durant la pénurie d’oxygène qui a touché Manaus ravagée par la pandémie, certains ont tenté de faire le lien entre le drame sanitaire et l’état déplorable de la route qui aurait empêché l’approvisionnement en oxygène. « Une aberration », selon Lucas Ferrante, alors que la situation a été causée par une gestion catastrophique. « Au-delà de cette crise, cette route ne fera pas de miracle pour la santé comme l’avancent certains. Alors que si cet argent était injecté dans le budget des municipalités, ce serait autrement efficace... »

Mais l’inauguration d’une route est bien plus payante politiquement, tout particulièrement en Amazonie où les infrastructures sont déficientes. C’est l’une des raisons qui poussent Jair Bolsonaro à étrenner régulièrement des tronçons d’à peine quelques kilomètres aux quatre coins du pays. (...)

La BR-319, promesse de solutions miracles à des problèmes chroniques, représente surtout la certitude d’une catastrophe écologique majeure. « L’Amazonie a atteint sa limite tolérable de déforestation. Si rien n’est fait, la forêt ne sera plus en capacité de se régénérer. Cette route menace l’un des derniers grands blocs préservés d’Amazonie, ça peut être le point de non-retour », explique Philip Fearnside, également chercheur à l’Inpa. L’humidité nécessaire à l’équilibre de cet écosystème est générée par la forêt elle-même qui, sans cela, peut petit à petit devenir une savane.

Une catastrophe pour l’humanité et plus directement pour le Brésil, car les « fleuves volants », les nuages générés par l’humidité de la forêt, apportent les pluies dans le sud du pays... Les défenseurs de la BR-319 assurent qu’elle n’aura que peu d’impact environnemental car il s’agit juste de la goudronner. Un mensonge de plus pour Philip Fearnside, car « l’impact principal n’est pas les travaux, mais leurs conséquences incontrôlables… » (...)

Les grileiros, les voleurs de terres publiques, sont des acteurs centraux du processus de déforestation. Leur nom vient de l’époque où ils utilisaient des grillons qu’ils laissaient pourrir sur des papiers falsifiés pour leur donner un aspect ancien. Leurs techniques ont évolué mais le but reste le même. Sans rien s’interdire, les grileiros visent surtout les cibles faciles, les 57 millions d’hectares de terres en Amazonie appartenant à l’État, mais dont le statut n’a pas été déterminé. C’est cette avidité pour la terre qui structure la base de la déforestation. (...)

Jair Bolsonaro et le président de l’Assemblée, Arthur Lira, cherchent à favoriser les grileiros, notamment en utilisant le récent projet de loi « 2633 ». Même si ces projets ne passent pas toujours, ils encouragent les voleurs de terres qui anticipent un possible changement dans la législation ou une amnistie partielle. (...)

Pour les trafiquants de bois, la route permet d’accéder plus facilement à de nouvelles zones vierges. (...)

Vues du ciel, ces avancées sur la forêt ressemblent à un poisson décharné. Par leurs incursions, les madeireiros facilitent le travail des grileiros en fragilisant la forêt.

Une zone boisée ne vaut rien aux yeux des spéculateurs. Il faut tout raser dans l’espoir de vendre à un meilleur prix aux éleveurs, puis, dans un deuxième temps, aux grands agriculteurs qui viennent s’installer dans le sillage des pionniers. Bien rodé, le modèle se répète depuis des décennies en Amazonie.

De ce fait, quand une région a le potentiel pour être valorisée, comme dans le cas de la BR-319, la déforestation augmente. (...)

Reste que les spéculateurs n’ont pas toujours le nez creux, et, souvent, la forêt rasée est délaissée. En Amazonie, 40 millions d’hectares de terres dégradées sont à l’abandon. (...)

En compensation des dégâts causés par de grands travaux, l’État implante généralement de nouvelles zones protégées. Le long de la BR-319, on en compte désormais 25. On parle alors de « zone blindée », mais face à l’opiniâtreté des acteurs de la déforestation, la stratégie est insuffisante. D’autant que le soutien politique apporté à ces grands travaux permet de modifier ou contourner la législation environnementale. (...)