Le harcèlement de rue est un fléau quotidien que subissent la grande majorité des femmes. Loin d’être un phénomène individuel dû au fait de quelques harceleurs, il s’agit bel et bien d’un problème systémique. Et on n’en peut plus.
Il y a trois semaines, j’ai vécu un fait de harcèlement de rue, à proximité de mon domicile. Un homme m’a suivie après m’avoir abordée, et après avoir très clairement essuyé un refus de ma part. En colère de devoir être confrontée quotidiennement à ces agressions de rue, et désemparée à l’idée de ne pas savoir quoi faire pour que cela cesse, j’ai posté mon témoignage sur les réseaux sociaux, pour partager mon expérience et pour espérer impulser, à mon échelle, une prise de conscience.
Je poste ce témoignage le 8 mai 2021. Le voici, in extenso :
Cet après-midi je décide d’aller me promener autour de chez moi à Paris. Il est 16 heures, je marche tranquillement et puis à un feu rouge, je vois un mec à côté de moi qui me regarde avec insistance, puis qui m’aborde et qui me dit “salut t’es jolie ça va bien ? tu vas où ?” J’ai mes écouteurs vissés sur les oreilles et je le regarde d’un air blasé en lui disant “pas intéressée désolée”. Dès que le feu passe au vert, je trace pour le semer. Je change de trottoir, je tourne, il est toujours derrière moi : très vite, je me rends compte qu’il me suit. je commence à stresser et je me sens prise au piège parce que je suis sur une rue assez fréquentée mais dont les rues perpendiculaires sont complètement vides, et donc je peux pas tourner, de peur de me retrouver seule avec lui dans une rue déserte. Je marche de plus en plus vite et je pense qu’il m’a suivie pendant 10 bonnes minutes. C’est long 10 minutes. J’envoie un message paniqué à une amie qui m’appelle aussitôt et qui me fait parler de tout et n’importe quoi pour me calmer, et là, une main se pose sur mon épaule. Alors que je parlais au téléphone en marchant à 300 à l’heure, le mec m’attrape l’épaule pour me ralentir (?????) et me dit “eh mais ça va je vais pas te faire de mal hein c’est juste que je te trouve vraiment jolie et j’aimerais bien qu’on discute, pourquoi tu me réponds pas ?" je lui ai répondu de ne pas me toucher et de me laisser tranquille. Et là il est enfin parti. Je précise : le mec était normal, la trentaine, rien à signaler, pas un détraqué. Il s’est juste dit qu’il avait le droit de me suivre, de m’aborder et de me toucher, malgré mon "non". Et ça, c’est tous. les. jours. Les mecs en costard qui t’abordent alors que tu lis un livre dans un jardin, les “eh t’es mignonne passe moi ton num” alors que tu fais tes courses en pyjama, les remarques insistantes quand tu portes une jupe dans le métro... Et un “pas intéressée désolée” ne suffit souvent pas. Il faut mentir, il faut dire “je suis en couple" ou "je vais retrouver mon copain”. Dans ces cas-là, ils me laissent automatiquement tranquille, parce qu’ils respectent mon mec fictif (quelqu’un qui N’EXISTE PAS) davantage que moi. (...)
Sans cesse, dans la rue, j’encaisse des regards insistants, des remarques, des compliments plus ou moins polis, des tentatives de drague, puis, face à mon silence, des insultes, souvent.
Partout. Dans la rue, dans les transports. Dans un parc où j’adore m’asseoir pour lire et prendre le soleil alors que la période sanitaire oblige à rester enfermée. J’y allais avec mes écouteurs sur les oreilles et un livre, et systématiquement, un homme venait m’aborder.
Il y a cette lassitude de toujours se sentir comme une proie ; comme si le fait d’être seule dans l’espace public était, pour une femme, nécessairement une invitation à la drague. Alors, je répondais un bref « merci, je suis pas intéressée » et je continuais mon chemin. A chaque fois. (...)
J’ai reçu beaucoup, beaucoup de réactions à la suite de ce témoignage, et c’est vertigineux quand, comme moi, on n’a qu’une petite centaine de followers à son actif, de soudain voir des milliers de personnes réagir, commenter un événement si personnel et presque intime. J’ai lu, silencieusement, les retours. J’ai lu les messages de soutiens, d’abord. Les milliers de commentaires de femmes qui expliquent vivre, quotidiennement la même chose. Les messages de mamans qui ont peur pour leur fille qui part vivre seule à Paris. Les témoignages de jeunes femmes qui ont peur de sortir de leur domicile et qui me remerciaient d’avoir mis des mots sur ce qu’elles vivent. Mais j’ai lu les insultes, aussi, les « tu exagères », les « not all men » et j’ai préféré prendre le temps de la réflexion pour y répondre, calmement, parce que je crois que ce sont des questions essentielles. (...)
Il est temps de déconstruire ce que l’ordre patriarcal a mis des siècles à construire en silence : la femme objet, la femme subordonnée à l’homme, la femme cantonnée à la sphère domestique qui ne serait pas à sa place dans l’espace public. La lutte pour l’égalité commence, avant tout, par là.