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La violence aveugle
Eric Fassin, sociologue
Article mis en ligne le 25 janvier 2020

Les yeux crevés lors des manifestations ont, en même temps qu’une réalité littérale, une résonance métaphorique. Car le harcèlement policier vise aussi les journalistes qui donnent à voir ce qui s’y passe. C’est une politique délibérée, qui couvre a priori les violences policières en refusant de les nommer. Ce sont donc des violences gouvernementales. Et si elles aveuglaient le pouvoir lui-même ?

Au Chili, à la mi-novembre 2019, après quelques semaines de manifestations, près de 200 personnes avaient perdu un œil, victimes d’armes anti-émeutes. « Les policiers ne tirent pas en l’air, ni à terre », déclarait un blessé : ils visent le visage, « comme à la guerre ». En France, on comptait au même moment, un an après le début du mouvement des Gilets jaunes, « seulement » 24 cas. « Une telle “épidémie” de blessures oculaires gravissimes ne s’est jamais rencontrée » : c’est ce que constataient 35 ophtalmologues. Dans une lettre ouverte au président de la République, ils demandaient un moratoire sur l’usage des Lanceurs de balles de défense (LBD), qui sont en réalité, selon la réglementation internationale, des armes de guerre. En France de même qu’au Chili, les éborgnés sont ainsi devenus, à leur corps défendant, l’emblème sanglant de la violence d’État. Bien sûr, il y a aussi des morts. Reste que ces yeux crevés ont, en même temps qu’une réalité littérale, une résonance métaphorique : la violence aveugle. (...)

Ils évoquent en effet d’autres abus qui visent à empêcher de voir. Sans parler de la confiscation du sérum physiologique qui pourrait protéger les yeux des gaz lacrymogènes lors des manifestations, on songe ici au harcèlement policier contre celles et ceux qui donnent à voir ce qui s’y passe. Couvrir les interventions policières peut conduire en garde à vue – même des étudiants de l’ESJ de Lille. Un syndicat de commissaires est allé jusqu’à publier les noms de cinq journalistes accusés d’être « les principaux acteurs » du « combat anti-police nationale ». Deux d’entre eux font partie des 24 journalistes blessés le 5 décembre 2019, selon le décompte de Reporters en colère : Gaspard Glanz et Taha Bouhafs. Ce dernier a été arrêté à nouveau après l’irruption de manifestants aux Bouffes du Nord, le 17 janvier. Or c’est lui qui avait filmé Alexandre Benalla, place de la Contrescarpe, le 1er mai 2018.

Les victimes de ce harcèlement, ce sont souvent des citoyens engagés et des journalistes indépendants. (...)

Mais il y a aussi des « ingérences » : la profession est menacée, non seulement « par la loi sur le secret des affaires », mais aussi après « la convocation de journalistes par la DGSE », approuvée par le président. Or « chercher à identifier des sources, c’est s’en prendre directement à la liberté de la presse. »

Naguère encore, c’étaient seulement les « jeunes » qui pouvaient redouter la police ; aujourd’hui, ces violences semblent « aveugles à la couleur », en même temps qu’à la classe : « Les Misérables » ont débordé des banlieues vers les centres-villes. (...)

Cette extension vise au premier chef les manifestants : il s’agit de réduire la contestation par la force. Mais quand la violence devient le mode normal de gestion des populations, il n’y a aucune raison pour qu’elle reste cantonnée au registre politique : songeons à Cédric Chouviat.

C’est pourquoi on invoque autant Max Weber, pour qui l’État revendique « le monopole de la violence légitime » – comme si cette définition sociologique suffisait à légitimer n’importe quelle violence, à condition qu’elle émane de l’État. (...)

Certes, le gouvernement vient d’infléchir son discours. Le Premier ministre le reconnaît le 12 janvier, avec la police, « il faut avoir beaucoup d’exigence »… mais en même temps qu’un entier soutien. (...)

Le lendemain, Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, lors de ses vœux à la police, déclare à son tour : « on ne fait pas de croche-pied à l’éthique, sauf à s’abaisser, à abaisser la police. » Enfin, le 14 janvier, Emmanuel Macron évoque des « comportements qui ne sont pas acceptables » ; il appelle à « améliorer la déontologie ». Mais que se passe-t-il dès le 17 janvier ? La police intervient avec matraques et gaz lacrymogènes pour mettre fin au blocage du lycée Hélène Boucher, à Paris ; un adolescent est frappé au visage, un autre a l’annulaire cassé. Le 21 janvier, lorsque des chercheurs manifestent à l’occasion des vœux de la ministre de l’Enseignement supérieur, c’est un doctorant, le visage ensanglanté, qui doit se rendre à l’hôpital pour huit points de suture : Frédérique Vidal n’aura pas un mot de regret. Bref, nonobstant les belles paroles, rien n’a changé.

Il ne faut pas s’en étonner. En effet, le gouvernement s’enferme dans le déni. (...)

Il s’agit pourtant d’une politique délibérée, qui couvre a priori les exactions des forces de l’ordre en refusant de les nommer. Les violences policières sont donc, au fond, des violences gouvernementales : les forces de l’ordre ne sont que le bras armé d’un régime qui confond police et politique. Au moment de supprimer les « régimes spéciaux », les policiers n’ont-ils pas été exemptés de la réforme pour mieux les mobiliser contre les manifestants ?

Tout se passe comme si, pour Emmanuel Macron et son gouvernement, la légitimité de l’élection présidentielle rendait légitime toute action du président. La monarchie républicaine l’autorise à contourner le débat parlementaire pour faire passer ses réformes, mais aussi à réprimer violemment la contestation dans la rue, en même temps qu’à vouloir brutalement mettre au pas les médias (...)

Le président de la République ne fait-il pas le lit du Rassemblement national ? L’extrême droite au pouvoir ne pourrait-elle pas se contenter de marcher sur ses traces ?

Pour convaincre les électeurs qu’il continue d’incarner la démocratie, voici qu’Emmanuel Macron brandit le spectre de la dictature. (...)

On se rappelle la provocation d’Emmanuel Macron quand l’affaire Benalla a éclaté : « Qu’ils viennent me chercher ! » Aujourd’hui, il provoque à nouveau ses critiques : « Mais allez en dictature ! » Et d’enfoncer le clou : « Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! » « Vous verrez » ? Le président croit-il vraiment, par la manière forte, nous préserver du Rassemblement national – et sous cette menace, sauver son régime ? Contre les mouvements sociaux, Emmanuel Macron s’enivre d’aller de victoire en victoire ; ce pourrait bien être jusqu’à la défaite finale dans les urnes. Il paraît que les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre. Au royaume des aveugles, la lucidité est plutôt du côté des éborgnés.