Objet de polémiques, les études de genre sont avant tout un objet de recherche, dont une particularité est d’entretenir des échanges constants avec le monde militant. Juliette Rennes et Alice Coffin confrontent leurs expériences et discutent des passerelles entre chercheurs et activistes.
Juliette Rennes. Toutes les sciences sociales recèlent des enjeux politiques, mais une des spécificités des études de genre est d’avoir assumé de tels enjeux au moment où elles se constituaient comme champ de recherche. Dès les années 1970, les chercheuses féministes ont fait ressortir que les sciences sociales « normâles », selon un terme inventé à l’époque, pouvaient produire tout une série de connaissances sur la famille, la parenté, le travail, la conjugalité tout en invisibilisant les rapports de domination entre les sexes – ce qui contribuait à les naturaliser et à les légitimer. Les études de genre ont aidé à diffuser l’idée qu’on n’échappe pas au caractère historiquement et politiquement situé des savoirs que l’on produit. (...)
Les liens de la recherche avec le changement social se traduisent rarement par des consignes normatives sur ce qu’il faudrait faire pour changer les choses, mais plutôt par le souci de montrer que ce que l’on pense aller de soi n’est pas fondé sur une loi naturelle et pourrait être autrement. Par exemple, dans le cadre du débat sur la parentalité gay et lesbienne, choisir de montrer que le modèle de la famille hétérosexuelle – dans lequel les enfants sont élevés par leurs parents biologiques – n’a pas toujours existé, n’existe pas partout, le montrer au travers d’enquêtes anthropologiques et historiques, c’est déjà donner des outils à des activistes qui sont confrontés aux positions de la Manif pour tous.
Alice Coffin. L’apport de la recherche au militantisme est immédiat et les liens sont évidents entre les deux. L’Irlande a récemment adopté le mariage pour tous, ce qui n’était pas acquis dans un pays où l’avortement est encore interdit. La campagne Yes Equality a pu s’appuyer sur une dizaine d’années de recherches parce qu’il avait auparavant mobilisé le réseau universitaire national sur ces sujets. L’objectif était d’être prêt, le jour venu, et de disposer d’outils conceptuels et d’argumentaires qui pourraient être diffusés, notamment auprès des médias et du grand public. (...)
Alice Coffin. Je participe à un groupe européen fédérant différents mouvements LGBT, Reframing family values, qui constate la résurgence d’une offensive conservatrice, et qui travaille notamment avec les chercheurs et chercheuses pour regagner du terrain et mener la bataille des mots. D’autres groupes, en France ou ailleurs, ont le même souci d’élaborer des formules militantes en partant d’une réflexion conceptuelle sur les notions mobilisées par le débat. Il est primordial de ne pas laisser échapper tout ce travail universitaire, et d’établir un lien constant avec les chercheurs. Cela vaut dans l’immédiat des campagnes et des débats, mais aussi à l’échelle du travail de mémoire sur l’histoire des mouvements précédents : il s’agit de gagner du temps en bénéficiant de ce qui a été fait auparavant. (...)
L’expérience même d’une injustice peut conduire à poser des questions sociologiques. En la matière, l’un des exemples les plus connus est celui du féminisme africain-américain depuis les années 1970 : l’exclusion par le féminisme blanc du vécu et des problématiques propres aux femmes noires a poussé des militantes et des chercheuses à problématiser sociologiquement l’articulation entre genre, classe et race.
Alice Coffin. Je constate, au sein de La Barbe ou de l’Association des journalistes LGBT, au travers des sollicitations que nous recevons de la part de chercheurs et chercheuses ou d’étudiants et étudiantes, que les thèmes évoluent et naissent parfois des actions militantes. (...)
Les militants surgissent dans l’actualité, mais leurs actes résonnent avec des interrogations plus larges. Les passerelles sont donc permanentes. (...)
Rendre visible, c’est lutter. On s’affronte à des mécanismes de domination séculaires qui visent justement à dissimuler. Tout le boulot consiste à remettre à jour, à travailler à la prise de conscience de la domination – par les personnes dominées elles-mêmes, pour commencer. (...)
Juliette Rennes. Rappeler les chiffres, c’est en effet important car les perceptions de la mixité sont très subjectives. Je reste très étonnée du nombre de personnes qui estiment, par exemple à l’EHESS, que la parité est acquise dans le corps enseignant, et auxquelles je dois répondre qu’il n’y a que 26% de femmes… Certains hommes ont vécu au fil de leur carrière un processus de féminisation, à partir d’une situation initiale d’entre-soi masculin : la féminisation leur semble saisissante, mais elle n’en reste pas moins relative. (...)
L’action directe de La Barbe à l’Opéra, qui pointait une programmation 100% masculine à tous les niveaux de la création, ne montre certes pas comment tout cela se produit, mais rend visible en quelques minutes le résultat de tous ces mécanismes de discrimination. Or nous sommes dans une société dans laquelle il n’est plus dicible – même si cela reste pensable – que les deux sexes sont inégaux par nature et que les femmes n’ont pas leur place dans la création. Et face aux actions de La Barbe, les hommes interpellés se trouvent souvent à court d’arguments. (...)
Je trouve important de montrer que le genre n’est pas un prêt-à-penser, mais une interrogation dont tout le monde peut s’emparer, une façon de questionner l’organisation concrète des rapports entre les sexes, de même que la division féminin/masculin dans l’ensemble de nos univers symboliques, imaginaires, culturels. (...)
Tous les hommes ne peuvent pas être nos alliés, mais certains peuvent l’être, et c’est important. On l’a vu dans les luttes féministes au tournant des XIXe et XXe siècles : au nom d’un progressisme conséquent, des hommes dénonçaient l’antiféminisme masculin et y voyaient une crainte de perdre des privilèges. On peut faire l’analogie avec les membres des peuples colonisateurs engagés dans les luttes pour la décolonisation. Les identifications de genre n’étant pas si rigides, beaucoup d’hommes peuvent se mettre en situation de comprendre l’expérience vécue du sexisme, par exemple à partir de celle des femmes et des filles de leur entourage ou parce que l’homophobie dont sont victimes certains hommes relève des mêmes logiques que le sexisme dont sont victimes les femmes. (...)