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Le « manifeste contre le nouvel antisémitisme », une logique dévastatrice
Claude Askolovitch
Article mis en ligne le 23 avril 2018

Il fait de la lutte pour les juifs une composante du combat identitaire français, et cette identité exclut. Elle s’énonce dans un syllogisme. La France, sans les juifs, ne serait pas elle-même ? Les juifs sont les victimes de musulmans ? La France, par ces musulmans, ne sera plus la France.

Un texte est publié pour défendre les juifs, que ma mère partage et que tant de personnes signent, que pour beaucoup je ne peux qu’estimer. Pourquoi, alors, suis-je glacé par ce « manifeste contre le nouvel antisémitisme », qui témoigne d’une idéologie française, par la variété et l’ampleur de ses soutiens ? Enfin, des voix s’élèvent, pour « nous », et j’en prends ombrage ? Ce texte est glaçant pour la vérité dont il émane comme pour les mensonges qu’il induit. Il est terrifiant pour ce qu’il rappelle de la vie et de la mort de juifs, ici, depuis le début du siècle ; et horrible pour ce qu’il nourrit : une mise en accusation des musulmans de ce pays, réputés étrangers à une véritable identité française, sauf à renoncer à leur dignité. Je ne conteste pas la bonne volonté des signataires. Je voudrais, humblement, qu’ils mesurent leur risque et leurs mots.

Dangereux syllogisme
C’est une curiosité, en République, de voir ceux qui nous garantissent –anciens gouvernants, philosophes, artistes, patrons de média ou mécène de la nouvelle économie, souscrire à ceci, comme une statistique utile : « Les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans ». Comme s’il fallait étalonner la souffrance juive à l’aune d’une supposée quiétude musulmane, et non pas dans la communauté nationale ; comme s’il fallait opposer le juif, enfant de la France, au « concitoyen musulman », que l’on soupçonne tellement musulman et si peu concitoyen ? Le grand-rabbin de France Haïm Korsia, ayant vu cette phrase, a demandé sa suppression ; Korsia est un républicain. Il ne l’a pas obtenue et a signé quand même. Le grand-rabbin fait de la politique, à son poste, et ne pouvait pas être absent quand les élites se levaient pour les juifs. Mais tout texte collectif est un piège. Il s’imprègne des obsessions de ses premiers auteurs, sous la justesse de sa cause. Comment ne pas rejoindre un texte contre l’antisémitisme, quand depuis les années 2000, des juifs ont subi la violence et l’opprobre ? Comment ne pas saluer un texte qui se scandalise du départ de juifs de quartiers populaires vers des havres plus apaisés, de Garges vers Sarcelles, de la France vers Israël ? Faut-il s’abstraire pour une phrase ? Mais il ne s’agit pas d’une seule phrase mais d’une logique. Elle est attirante et dévastatrice. (...)

La construction du texte est une montée en slogans. Si l’on frappe et tue des juifs en France, c’est par peur de déplaire aux musulmans, « parce que la bassesse électorale calcule que le vote musulman est dix fois supérieur au vote juif ». Si l’on ignore l’antisémitisme dans les médias, c’est parce qu’on parle trop d’islamophobie : « La dénonciation de l’islamophobie –qui n’est pas le racisme anti-Arabe à combattre– dissimule les chiffres du ministère de l’Intérieur. » Il faudrait donc, pour être à nouveau heureux comme Dieu en France, savoir fustiger l’islam, ne plus dénoncer l’islamophobie, admettre et encourager le « Ma France sans l’islam » de Philippe de Villiers dans Valeurs actuelles, et considérer de bonne République que l’on bannisse le hijab des rues ? Pourquoi tant d’illogisme ? Pense-t-on que la République est consentante ou molle envers les djihadistes par souci d’un « vote musulman » ? Saisit-on à quel point cette assertion est cousine des fantasmes de jadis et encore sur le « lobby juif » ? (...)

Une thèse n’est jamais vide de réalité et je partage des vérités de cet étrange texte. Me fera-t-on crédit, sinon de mon judaïsme –cela ne pèse rien en République– mais d’une constance ? J’ai écrit sur et contre un antisémitisme des quartiers populaires depuis plus de quinze ans ; j’ai écrit, aussi, contre l’indifférence qui entourait cet antisémitisme, singulièrement à gauche ; j’ai vécu, ainsi, la répugnance à admettre que l’antisémitisme brutal éructait parmi les victimes du racisme. Je me souviens –dans le Nouvel Observateur, à l’époque, de disputes feutrées dans ma rédaction, où un bon camarade considérait que c’était « communautariser le débat » que me confier le sujet de l’antisémitisme. Je me souviens, dans l’extrême gauche altermondialiste, de cette incapacité tiers-mondiste à condamner Tariq Ramadan, déjà lui, auteur d’une tribune antisémite, et pourtant vedette des forums sociaux européens, caressé de progressisme aveugle. Tout ceci a existé et perdure, comme l’inconscience doucereuse d’organisations musulmanes persistant à inviter des prêcheurs condamnables ou à admirer le terrible Al Qaradawi, coranvangéliste chez Al Jazeera, guide spirituel des frères musulmans, et antisémite bon teint… Mais que croit-on ? Une anomie possède son contraire. J’ai aussi, dans ma vie, expérimenté ce qu’il en coûte de récuser la vulgate identitaire en France, et j’ai dilapidé quelques positions sociales, à fustiger l’islamophobie. J’en insiste. La passion nationale pour la laïcité de combat n’est qu’un refus de notre part musulmane. L’idée d’une France devenant un pays « aussi musulman », par certains de ses enfants, est une souffrance indépassable. On reproche d’abord aux musulmans d’être, ici, d’ici. L’antisémitisme est un autre élément à charge de preuve : une bonne raison, progressiste, de détester celles et ceux, voilées, barbus, dont on ne veut pas.

Deux choses peuvent être vraies ensemble. L’islamo-gauchisme existe mais aussi bien que l’islamophobie. L’antisémitisme existe, et l’antisémitisme musulman, mais l’islamophobie prospère aussi bien chez les tremblants de la laïcité. En même temps. Chacun alors choisit son camp. La grande bourgeoisie défend les juifs. Le gauchisme en tient pour les Arabes, et assimilés. Des camps politiques se structurent en choisissant sa victime de coeur. On tourne le dos aux souffrances de l’ennemi. Pour dénoncer l’antisémitisme, adoptez l’islamophobie ! Pour combattre l’islamophobie, niez l’antisémitisme quand il vient des cités ! Pourtant, tout ne s’échange pas. Je prétends –combien sommes-nous ?– qu’il faut récuser chaque enfermement ; je prétends aussi –est-ce évident ?– qu’on ne fait pas avancer une cause juste avec d’autres haines et quelques mensonges pernicieux. (...)

Nouvel antisémitisme, vraiment ?

L’antisémitisme est une histoire vieille ; ce qui arrive en France n’a rien de nouveau ; c’est de l’avoir oublié que nous perdons pied. L’expression « nouvel antisémitisme » ne se comprend que dans une vision française, où l’on blanchit d’autant mieux Maurras, ces temps-ci, que ce ne sont plus ses adeptes qui matraquent le youpin, mais ces musulmans qui sont nos commodes étrangers (...)

Il fut un temps où les ratonnades étaient le folklore sanglant de ce pays. On tirait sur des Arabes, comme une distraction, à Marseille ou ailleurs, c’était un horrible opium d’une partie du peuple. Les juifs sont désormais visés, par quelques-uns d’une autre partie du peuple. Juif moi-même, cela me navre et m’affole, et j’aime, au fond, que l’on s’en alarme. Mais juif pourtant et français, je ne me console pas que tous ensemble, tant de gens importants m’interdisent d’aimer mon frère musulman, en dépit de lui-même parfois.

Je suis, républicain, perplexe quand tant de personnages pétitionnent, dans des mots que seuls suivront les inconditionnels de la parole politique, des mots qui n’auront jamais aucune influence sur la haine qui ravage la société ; des mots qui prétendent simplement pousser le jeune président Macron vers un identitarisme auquel il se dérobe ; des mots qui voudraient, par force, arracher quelque nouvelle loi, quelque nouvel oukaze, pour faire de « nos concitoyens musulmans » des Français malheureux, dont chacun se méfiera, qui se méfieront de tous. Ce sera une tragédie de notre société, qu’aura justifié le besoin de me défendre, moi juif, moi prétexte. Je n’aime pas mourir, mais si cela doit venir, j’aimerais au moins savoir de quoi, et au nom de qui ? (...)